Amour et complexes

Il existe autant de complexes que d’individus. Ces mécanismes intellectuels d’auto-dénigrement se développent en fonction de la personnalité, du parcours de vie et de l’environnement d’une personne.

Les complexes se développent de façon subjective selon le contexte familial, la culture d’un pays et le milieu social. Par exemple, être diplômé seulement d’un baccalauréat s’avère exceptionnel du point de vue de membres d’une famille ou bien insuffisant dans une autre famille. Valorisées dans certaines cultures, les rondeurs reflètent la richesse et la bonne santé, pourtant dans les pays occidentaux, elles donnent souvent lieu à des critiques et des moqueries. Appartenir à un milieu social très modeste ne semble pas problématique pourtant le sujet de ses origines peut devenir sensible voire honteux en fréquentant un environnement social différent.

Ces éléments de contextes familiaux, culturels et sociaux peuvent aussi se cumuler et s’additionner avec les effets de mode.

Le jugement intérieur ou extérieur n’épargne personne. On peut se trouver trop petit, pas assez intelligent, trop sensible… Toujours cette notion de « trop » ou « pas assez ». Des petits mots qui résonnent de manière implacable.  

Les complexes ponctuent la vie d’une personne, de l’enfance, à l’adolescence et jusqu’à l’âge adulte, ils s’immiscent de manière involontaire et durable dans l’esprit. Ils occasionnent des interrogations, des doutes et parfois de la souffrance. Est-ce que ces complexes si encombrants peuvent empêcher d’être aimé ?

Docteur Jerry et Mister Love

Dans un film de Jerry Lewis, sorti en 1963, on découvre Docteur Jerry, professeur de chimie, amoureux d’une femme qui ne s’intéresse pas à lui. Convaincu d’être dépourvu des atouts pour lui plaire, il invente un élixir de séduction. Il se retrouve alors transformé en Mister Love. Contrairement au Docteur Jerry, Mister Love sait, avec conviction, qu’il peut plaire à toutes les femmes qu’il rencontre. Les deux hommes sont semblables et pourtant différents. Il s’agit pourtant physiquement du même homme, mais avec une apparence différente : coupe de cheveux, lunettes, posture et tenue vestimentaire.

Pourquoi ces deux personnages pourvus exactement du même corps perçoivent une vision totalement différente d’eux-mêmes ? Parce que Docteur Jerry souffre de ses complexes, alors que Mister Love se trouve parfait. L’état d’esprit figure souvent à l’origine du problème. Mister Love séduit facilement les femmes car il ressent de la confiance en lui. Docteur Jerry reste focalisé sur ses imperfections et cela l’empêche de pouvoir séduire la femme qu’il aime.

Docteur Jerry ne se trouve pas assez beau, charmant et charismatique car il se compare aux autres hommes. Cette notion permet d’expliquer partiellement le problème de ce personnage. D’où vient sa fragilité ? Des parents très exigeants et critiques ? Un rôle de souffre-douleur à son école ? Le rejet de toutes les femmes à qui il a avoué ses sentiments ? Les possibilités demeurent infinies, mais il semble qu’un ou plusieurs éléments ou évènements contribuèrent au développement de ses complexes. Il ne parvient pas à se débarrasser de la vision négative qu’il projette de lui-même. Il se dénigre tous les jours en se voyant ou en s’écoutant parler. Il se voit laid et trouve sa voix nasillarde. Donc, il s’imagine que ses défauts l’empêchent d’accéder à l’amour. Il suffit parfois de changer un élément de son histoire et tout peut changer. De manière purement hypothétique, en changeant les éléments de la vie de Docteur Jerry, cela changerait également sa personnalité : des parents aimants et bienveillants, une bonne popularité à l’école, et une facilité à séduire les femmes qui lui plaisaient.

Docteur Jerry semble incarner un personnage sensible, il se comporte différemment des autres hommes de son entourage, à contre-courant du héros viril et conquérant. D’autre part, son intelligence hors-norme lui permet de concevoir un élixir de séduction. Ces caractéristiques de neuro-atypique peuvent aussi expliquer les difficultés de Docteur Jerry dans sa quête amoureuse. Est-ce que les neuro-atypiques développent des complexes par rapport à leurs particularités ?

Trop neuroatypique pour être aimé ?

Les neuroatypiques peuvent développer des complexes en lien avec leur fonctionnement singulier. Cela entraîne parfois un frein mental qui bloque les rencontres amoureuses car ils craignent d’être « trop » ou « pas assez ». Éprouver des difficultés à s’aimer et à s’accepter entraîne souvent l’incapacité d’accepter que l’on puisse plaire à une personne.

Liés aux dys, à l’hypersensibilité ou au haut potentiel intellectuel, le fait de se sentir différent constitue un terrain fragile pour accepter sa singularité.

Éprouver des difficultés au niveau du développement du langage oral, écrit, du développement du moteur ou des fonctions visuo-spatiales peut générer de la honte pour certains enfants. En fonction du contexte familial et éducatif, les DYS (dyslexie, dysphasie, dyspraxie, dyscalculie) et le TDAH peuvent laisser des traces douloureuses qui évoluent parfois en complexes à l’âge adulte.

L’hypersensibilité peut aussi déclencher des complexes et de la souffrance. En effet, le fait d’exposer involontairement sa fragilité devant les autres accentue encore davantage la vulnérabilité des personnes hypersensibles. L’émotivité, les larmes aux yeux, les joues rouges, les mains moites… ces situations se manifestent dans des contextes de grande anxiété. Si une personne angoisse à l’idée que cela se renouvelle, elle se retrouve coincée dans une mauvaise spirale : l’angoisse génère une démonstration physique qui génère la peur que cela reproduise. La personne hypersensible ne peut pas forcément masquer les conséquences physiques de son émotivité devant les autres et cela la terrifie de savoir qu’elle se sent jugée et moquée par eux.

En général, les personnes hypersensibles cherchent à devenir « parfaites » pour obtenir l’amour de leur entourage car elles craignent d’être rejetées. Cette exigence paraît évidemment impossible à atteindre. Même en fournissant de grands efforts, la tentative de verrouiller leur émotivité ainsi que les conséquences physiques qui en sont issues semble insurmontable.

Quelle angoisse de sentir le feu monter aux joues et savoir que tout le monde s’en rend compte. Dans ce genre de situation, la personne hypersensible ressent de la gêne voire de la honte. Elles peuvent imaginer que les personnes ressentent de la pitié ou du rejet en l’observant, alors que ces personnes peuvent ressentir de la bienveillance, l’envie de la soutenir ou de lui redonner confiance. Les joues rouges peuvent aussi constituer un élément de séduction très puissant car cela peut communiquer une image charmante et attendrissante. Les imperfections vécues comme un fardeau peuvent ainsi s’improviser comme l’élément déclencheur de la naissance de sentiments amoureux.

Le haut potentiel intellectuel figure comme une caractéristique enviée et espérée, alors comment imaginer que les surdoués pourraient développer des complexes liés à leur particularité ? Pourtant, de nombreux HPI se sentent « trop » en décalage ou « pas assez » doués. Par ailleurs, de nombreux surdoués souffrent du complexe d’imposteur. Même les résultats au test de QI ne suffisent pas à éliminer les doutes qu’ils ressentent. Le zèbre peut développer un complexe s’il ne se trouve pas suffisamment HPI ou « intelligent ». En fréquentant d’autres HPI, il se compare aux autres et se dévalorise face à des personnes « classées » à plus 150 au test de QI ou face à des génies.

Quant au génie, vivre et évoluer dans un milieu « normopensant » peut s’avérer bien difficile. Certains surdoués souffrent dès l’école de leur étiquette « d’intello ». Les enfants différents et (neuro)atypiques deviennent souvent l’objet de moqueries et la cible de harcèlement scolaire. Les adultes marqués par ces situations ne se débarrassent pas facilement de ces souvenirs traumatisants.

Les capacités cognitives des personnes HPI leur permettent de réfléchir et d’analyser avec beaucoup de profondeur et de pertinence. Elles peuvent être perçues par les autres comme des individus étranges qui réfléchissent trop et qui « se prennent trop la tête ». À force d’entendre qu’il agit de manière anormale, qu’il devrait penser plus simplement, qu’il devrait arrêter de tout analyser et d’arrêter de passer du temps sur des choses qui semblent inutiles, et qu’il a trop d’idées, le HPI peut développer une vision négative de lui-même. La récurrence du jugement à son égard peut même se transformer sur le long terme en complexes.

Dans sa quête de rencontre amoureuse, le HPI peut craindre d’effrayer son éventuel partenaire. Posséder une grande culture générale, d’énormes capacités cognitives, une mémoire redoutable peut séduire ou au contraire terroriser. Des femmes brillantes peuvent faire le choix de minimiser leur succès ou leur carrière professionnelle pour ne pas impressionner leur partenaire. Le HPI peut choisir d’affronter la réalité et directement assumer ses capacités hors-normes ou bien il peut prendre son temps pour laisser l’autre le découvrir progressivement. Il se demande s’il doit en parler ou pas au partenaire qu’il vient de rencontrer.

Dire ou ne pas dire, that is the question

Une fois le complexe installé dans l’esprit d’une personne, il y reste souvent pour la vie. Par exemple, les opérations chirurgicales peuvent remédier à « l’anormalité » physique mais elles ne peuvent pas retirer la souffrance et les traumatismes associés.

L’universalité des complexes parmi la population peut permettre de relativiser les siens. Savoir que d’autres personnes souffrent des mêmes problèmes permet de prendre de la hauteur avec les siens. Même si cela ne règle pas la source du mal-être, la possibilité d’exprimer sa souffrance sur des forums avec des personnes qui subissent le même problème peut s’avérer libérateur. La honte s’efface lorsqu’elle se partage. La crainte du jugement disparaît également. Il semble souvent plus facile de parler de ses complexes avec des personnes anonymes sur internet que de les aborder avec les personnes de son entourage.

Il paraît évidement encore plus difficile d’en parler avec un partenaire potentiel aux prémices d’une relation amoureuse. À ce stade, il peut dissimuler les complexes sous des vêtements ou un grand sens d’humour ou de dérision.

Une fois la relation établie, partager sa vie avec un partenaire implique, en principe, la nécessité de se dévoiler pour construire une relation solide. Que faire des complexes dans cette configuration, faut-il en enfin en parler ? Plusieurs possibilités existent :

Préserver son jardin secret

Partager sa vie avec son partenaire ne signifie pas qu’il faut impérativement tout confier à l’autre en toute transparence et franchise. Il ne s’agit non plus de masquer sa vraie personnalité, mais de trouver le bon équilibre pour construire sa relation sur des bases solides. Si le fait de dévoiler ses complexes peut mettre en péril la relation, il vaut mieux s’en abstenir. En effet, en les abordant, la personne qui se confie se met « à nu » et cela pourrait la rendre trop fragile et vulnérable face à l’autre. Cela pourrait même in fine déséquilibrer la relation si le partenaire complexé s’inscrit dans une posture de fragilité voire de faiblesse en laissant son partenaire prendre l’ascendant sur lui.

Tout, vous saurez tout !

Au début d’une relation, un partenaire peut dissimuler ce qui l’embarrasse grâce à des subterfuges. Le complexé évite les situations qui le mette mal à l’aise : se trouver nu en pleine lumière, pleurer devant l’autre, lire en public… Cependant, ces échappatoires ne pourront pas s’éterniser et le moment de vérité va inévitablement survenir. Donc au lieu de se compliquer la vie en élaborant des scénarios ultra sophistiqués, il apparaît parfois préférable de parler de son complexe. Cette libération de la parole peut consolider les liens du couple. En effet, les partenaires peuvent évoluer dans un climat de confiance et de bienveillance.

Babidi boum, un coup de baguette magique

Une personne complexée construit, malgré-elle, une relation avec son complexe. Ce dernier appartient à sa vie de manière fusionnelle. Impossible de s’en débarrasser par un message de rupture. Il s’accroche solidement et durablement.

Par magie, le jour où la personne découvre l’amour, le complexe peut disparaître d’un coup de baguette magique. En effet, le partenaire amoureux parvient parfois à évincer littéralement le complexe de l’esprit de son partenaire. Le fait de ne pas voir le complexe comme un défaut ou une anomalie permet à la personne complexée de s’en débarrasser. Tel un papillon sorti de sa chrysalide, le complexe se transforme alors en une caractéristique spéciale qui rend la personne aimée unique.  

Nobody is perfect

Le complexe ne s’associe pas en synonyme d’imperfection. Certaines personnes imparfaites, comme tout le monde, ne développent pas un complexe suite à la découverte de l’une de leur imperfection. Les complexes peuvent surgir après une moquerie en public, une remarque blessante, le manque d’amour, l’impression de ne pas être assez bien, etc.

Le temps et l’amour ne réparent pas toujours ce genre de blessures. Des thérapies existent pour accompagner les personnes en souffrance. Chaque complexe peut trouver sa solution. Il apparaît donc indispensable de prendre conscience de ses complexes pour les surmonter et s’en libérer.

Publié par Delphine

Auteure et script-doctor sur des projets de films et de séries, j’ai également envie de m’évader sur d’autres sujets, notamment le développement des sentiments amoureux, et la complexité de l’attirance entre êtres humains.
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