Zone de confort

Il est des modes qui déferlent durant des années, inondant la sphère publique d’injonctions morales qui semblent avoir force de vérités bienveillantes.

Dans la sphère du développement personnel, il est un concept à la mode, dont l’omniprésence ne commence même pas à s’essouffler au bout de quinze ans, après avoir inondé la place publique d’une croissance qui ferait rêver chaque économiste orthodoxe : le lâcher-prise.

Nous avons tous pu observer une grande inconsistance dans le concept du lâcher-prise. Beaucoup de professionnels (et de magazines dans leurs rubriques « psychologie ») parlaient de manière trop simpliste du besoin de se vider la tête lorsque l’humain se trouve dans une impasse provoquée par l’envahissement des pensées. Cloué sur place, figée comme une biche dans les phares des braconniers. 

Faut-il sortir de sa zone de confort ? • Atypikoo

Mais faire le vide n’est pas une chose aisée pour un cerveau occidental matérialiste. Beaucoup de personnes ont vécu d’intenses frustrations face à ce concept d’apparence si simple et bienveillant. Incapables de… lâcher-prise ! Nous savons maintenant que le lâcher-prise c’est se mettre dans une posture bienveillante qui « occupe » l’esprit d’une manière à fluidifier la situation de blocage (proche du « flow » de Mihály Csíkszentmihályi). Le lâcher-prise c’est cesser de s’acharner, de s’épuiser et se vider l’esprit des pensées parasites. Nous sommes dans une situation qui ressemble à faire le vide, mais qui est d’un autre ordre, d’une autre complexité.

Dans le monde du développement personnel, il est un autre concept qui commence à prendre de l’ampleur, celui de « sortir de sa zone de confort ». La communauté des coachs utilise beaucoup cette représentation mentale pour aider les coachés à changer de situation, à améliorer leur vie.

Faut-il sortir de sa zone de confort ? • Atypikoo

Je ressens aussi de l’inconfort à entendre beaucoup de gens prétendre avoir trouvé une solution relativement magique à leurs maux : il n’y a qu’à sortir de sa zone de confort. En gros, sors de ton lit et ta vie va changer ! À nouveau peu de nuances, une injonction assez dogmatique et simpliste. Yaka, taka, yfaukon. Je ne me retrouve en rien dans ce concept exprimé d’une telle manière. Pourtant, beaucoup de monde le présente comme la condition sine qua non à la création et l’entrepreneuriat, comme intimement lié à la performance et à la réussite. Contradiction.

Cet inconfort a été levé la semaine passée lorsque j’ai découvert les propos de la coach Nathalie Martin. Je me suis senti un homme normal, avec une lecture plus nuancée que celle proposée par les foules. Ouf, je ne suis plus seul.

Sortir de sa « zone de confort » est une injonction qui génère très facilement de la colère et une baisse de confiance en soi chez ceux qui n’y arrivent pas. Et ce n’est pas étonnant.

Tout part d’un postulat de départ faussé : nous sommes, je suis, vous êtes dans une « zone de confort » et il va falloir en sortir. Voilà tout est dit. Pourtant, en examinant la situation de départ, on constate que nous sommes dans la très large majorité des cas dans une position d’inconfort. Il peut s’agir d’un travail peu épanouissant, de l’absence de client, d’une situation de couple complexe, des conséquences d’une maladie. La diversité des situations de départ est très grande. 

Nous comprenons instinctivement que « sortir de sa zone de confort » est une transition. Appliqué à la lettre, le concept est très contreproductif, car le cerveau humain s’oppose naturellement à toute perte de confort. Blocage. Réflexe. Il y a une brutalité, une violence, un manque de bienveillance implacable, une injonction au comportement guerrier et performant. L’humain recherche instinctivement le confort et le plaisir. Il ne recherche pas l’inconfort. Notre cerveau est programmé depuis les temps — parfois durs — de la préhistoire à économiser son énergie pour une question de subsistance. La publicité et le marketing usent très largement de ce fait.

Que se passe-t-il en réalité ?

La zone dans laquelle nous ne sommes pas confortables est plus à qualifier de « zone de routines et d’habitudes ». 

Vous pensez que ce n’est qu’une question de vocabulaire ? Vous avez raison, mais ce n’est pas à minimiser. Les mots traduisent une manière de voir. En changeant de vocabulaire, nous changeons notre regard sur les choses. Nous changeons la situation de facto. L’humain pense en langage symbolique. C’est un fait. En éliminant un blocage par le pouvoir que nous avons de regarder différemment une situation, nous la faisons évoluer. Certains en ont fait une punchline (« pensez différemment »).

Soudain, la « zone de routines et d’habitudes » exprime un état plus exact, dans lequel les situations peuvent autant s’enliser que s’améliorer. En effet un grain de sable peut perturber une routine, et c’est précisément ce qui nous intéresse. La bienveillance est cette fois au rendez-vous. À partir de ce moment, nous avons l’envie de trouver des solutions. Le résultat est dramatiquement plus efficace et optimiste en évoquant le terme « zone de routines et d’habitudes ».

Quelle posture adopter pour améliorer la situation ?

Dans un premier temps, le mot d’ordre est d’améliorer l’inconfort de la « zone de routines et d’habitudes » par incréments, par étapes déployables très facilement. Il y en a toujours. On peut enfin rapidement passer à l’action et les gains sont appréciables. Mettons le focus sur des idées telles que « comment puis-je apprécier davantage ce que j’ai ? » « Quelle est la plus petite action qui pourra avoir un effet positif dans ma vie ? »

Dans un second temps, on va chercher à créer et agrandir la « zone de confort ». C’est à partir de ce moment que l’on peut évoquer la « zone de confort », car on va s’en servir comme plateforme pour faire des expérimentations fructueuses hors de notre « zone de routine ». Conjugaison des bénéfices.

Afin de domestiquer la peur, on peut poser chaque jour une action qui nous met face à nos craintes. Domestiquons la peur (la peur est une projection qui en général ne se réalise pas) par la construction de notre réalité. Chaque jour une action en direction d’une peur pour faire régresser la « zone d’inconfort ».

L’important est dans le fait de se connecter à ce qui nous tient à cœur et de faire quelque chose qui sort de nos habitudes. Nous retrouverons alors ce sentiment de capacité, d’autonomie.

Idéalement, la « zone de confort » est une fondation solide sur laquelle nous pouvons avoir confiance pour bâtir des projets dans les meilleures conditions.

Merci à Nathalie Martin d’avoir exprimé ses idées sans quoi, j’aurais navigué dans le brouillard, n’arrivant pas à exprimer cette gène que je ressens avec ce concept erroné de « sortir de sa zone de confort ».

J’ose affirmer que les coaches qui parlent allègrement de « sortir de sa zone de confort » affichent un paradoxe qui ne facilite pas leur activité professionnelle : comprennent-ils la nature humaine et sa psychologie ou appliquent-ils des « recettes » ? Cet indice devrait vous donner une idée de la qualité intrinsèque d’un professionnel.

Publié par Vincent

Belge d’origines mixtes — bruxelloises, flamandes et wallonnes — j’ai découvert ma douance en janvier 2006. Ma motivation profonde est de révéler la vraie nature des choses {et des gens}, ce qui suppose d’explorer avec curiosité, d’observer, de rencontrer, d’échanger des idées, mais aussi de se tromper. J’attache de plus en plus d’importance à la force des mots que nous utilisons, souvent de manière inconsciente. Aujourd’hui, je suis photographe portraitiste et j’observe nos sociétés avec intérêt.
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7 commentaires sur Pourquoi vous devriez arrêter de vouloir sortir de votre zone de confort