Neuroatypique et seul : comment sortir de l'isolement
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Neuroatypique et seul : comment sortir de l'isolement

Delphine 10 nov. 2024 7 min
Sommaire · 7 parties

Le vendredi soir, Claire, 34 ans, développeuse, regarde les stories de ses anciennes amies de fac sans oser leur écrire. Depuis son déménagement, ses journées se résument au travail et au retour au calme de son appartement. Elle n'est pas malheureuse d'être seule ; elle est malheureuse de ne pas avoir le choix. Si vous vous reconnaissez dans cette solitude-là, celle qu'on subit plutôt qu'on ne choisit, cet article est pour vous : pourquoi elle touche souvent les personnes neuroatypiques, et comment en sortir, à votre rythme.

Solitude choisie, solitude subie : de quoi parle-t-on ?

Beaucoup de personnes atypiques ont besoin de temps seules pour recharger leurs batteries. Ce besoin de solitude est sain : il permet de récupérer après les interactions, de se consacrer à ses passions, de penser. La solitude subie est différente. C'est le sentiment de manquer de liens, de ne pas avoir à qui parler, de ne compter pour personne au quotidien. On peut d'ailleurs la ressentir entouré, au travail ou en famille, quand aucun échange ne semble vraiment nous rejoindre.

Ce sentiment est loin d'être rare. Selon l'étude annuelle Solitudes de la Fondation de France (publiée en janvier 2025), 12 % des Français de plus de 15 ans sont en situation d'isolement relationnel, c'est-à-dire qu'ils ne voient presque jamais ni famille, ni amis, ni voisins, ni collègues, ni membres d'une association. Et près d'un quart déclarent se sentir seuls.

Pourquoi l'isolement touche davantage les profils neuroatypiques

Personne n'est à l'abri de la solitude, mais certains fonctionnements rendent la création de liens plus coûteuse.

Des codes sociaux qui épuisent

Les échanges du quotidien reposent sur beaucoup d'implicite : le petit mot à la machine à café, l'invitation lancée en l'air, la conversation qui reste en surface. Pour une personne autiste, cela demande un décodage permanent. Pour une personne TDAH, c'est la régularité qui coince : on oublie de répondre, on laisse filer un mois, puis on n'ose plus reprendre contact. Pour une personne à haut potentiel ou hypersensible, c'est souvent le décalage d'intérêts ou d'intensité qui isole. Dans tous les cas, entretenir des liens coûte plus d'énergie qu'aux autres.

L'hypersensibilité et la fatigue sociale

Bars bruyants, grandes tablées, soirées qui finissent tard : les lieux où l'on « se fait des amis » sont souvent ceux qui épuisent le plus les personnes sensibles au bruit et à la foule. Résultat, on décline les invitations, on rentre plus tôt, on finit par ne plus être invité. Ce n'est pas un manque d'envie, c'est une fatigue d'adaptation bien réelle.

Les blessures accumulées

Remarques sur le fait d'être « trop » ou « bizarre », amitiés rompues sans explication, sentiment de ne jamais être tout à fait à sa place : beaucoup d'adultes neuroatypiques portent une histoire de rejets. L'anxiété sociale qui en découle fait anticiper le pire, et l'évitement s'installe. Pour aller plus loin sur ce point, voir notre article sur pourquoi les amitiés sont plus difficiles pour les atypiques, et, pour les personnes autistes, celui consacré à l'autisme et l'isolement social.

Les transitions de vie

Enfin, certaines périodes font le vide autour de soi : la fin des études, un déménagement, une séparation, un changement de travail, l'arrivée d'un enfant chez ses amis. Les liens qui tenaient grâce à un cadre commun (la fac, le bureau, le club) s'effilochent quand ce cadre disparaît. Il faut alors en reconstruire d'autres, ce qui demande précisément les efforts qui coûtent le plus.

Commencer par ses propres besoins

Sortir de l'isolement ne veut pas dire devenir quelqu'un d'autre. La première étape consiste à identifier le type de lien qui vous convient vraiment. Quelques questions peuvent vous y aider :

  • Préférez-vous les échanges en tête-à-tête ou les petits groupes ?
  • Êtes-vous plus à l'aise dans une activité partagée (marcher, jouer, créer) que dans une conversation « libre » ?
  • Quels lieux vous apaisent, et lesquels vous épuisent ?
  • De combien de temps de récupération avez-vous besoin après une sortie ?
  • Qu'attendez-vous d'un ami : des discussions profondes, de la présence, de l'entraide, des fous rires ?

Il n'y a pas de bonne réponse. Une seule amitié solide peut suffire à changer le quotidien. L'objectif n'est pas d'avoir beaucoup de relations, mais d'en avoir quelques-unes qui vous ressemblent.

Posez-vous aussi la question du masque. Beaucoup d'adultes neuroatypiques ont appris à jouer un rôle pour être acceptés : sourire au bon moment, cacher leurs passions, taire leurs besoins sensoriels. Ce masque permet parfois de nouer des contacts, mais il les rend épuisants et fragiles, parce que l'autre s'attache à un personnage. Chercher des liens où vous pouvez le poser, même un peu, c'est se donner une chance de relations qui durent. Commencez par de petites choses : dire que vous préférez un endroit calme, parler de ce qui vous passionne vraiment, partir quand vous en avez besoin.

Où rencontrer des personnes qui fonctionnent comme vous ?

Les recherches sur l'amitié le montrent : nous avons tendance à devenir amis avec ceux qui nous ressemblent. Pour une personne atypique, chercher des pairs, c'est souvent s'épargner la moitié de l'effort de traduction.

Les activités autour d'un intérêt. Club de jeux de société, chorale, atelier d'écriture, association de randonnée, bénévolat, cours de langue : partager une activité donne un sujet tout trouvé et retire la pression de la conversation. Revoir les mêmes personnes chaque semaine permet au lien de se construire sans forcer.

Les associations et groupes de pairs. Associations de personnes autistes, groupes d'entraide TDAH, cercles de personnes à haut potentiel ou hypersensibles : on y rencontre des gens qui comprennent sans qu'on ait à tout expliquer.

Les applications et sites pour se faire des amis. Ils se sont multipliés ces dernières années, des sorties de groupe aux dîners entre inconnus. Notre comparatif des applis et sites pour se faire des amis vous aide à choisir selon votre profil.

Les échanges en ligne, comme tremplin. Forums, serveurs de discussion autour d'une passion, groupes d'entraide : écrire laisse le temps de formuler ses idées, sans la pression du face-à-face. Pour beaucoup de personnes neuroatypiques, c'est une porte d'entrée plus douce. L'idéal reste de laisser ces échanges déboucher, quand vous vous sentez prêt, sur une rencontre en vrai, autour d'un café ou d'une activité.

Les sorties entre personnes atypiques. Sur Atypikoo, ce sont les membres qui organisent des sorties : cafés, balades, jeux, cercles de lecture, souvent en petit groupe et dans des lieux calmes. Les sorties sont gratuites et ouvertes sans abonnement. Elles ne garantissent pas l'amitié, mais elles offrent un cadre où être un peu « trop » n'est pas un problème.

Avancer par petites étapes

Quand on est isolé depuis longtemps, l'idée même de « se faire des amis » peut paralyser. Mieux vaut avancer par petits pas, en se fixant des objectifs atteignables.

  • Reprendre un contact ancien. Un message simple à une personne perdue de vue (« J'ai pensé à toi en voyant ceci ») suffit souvent. Ne pas avoir de réponse n'est pas un échec.
  • Choisir une activité régulière plutôt qu'un événement ponctuel. C'est la répétition qui crée la familiarité, puis l'envie de se voir en dehors.
  • Prévoir sa sortie de secours. Savoir que l'on peut partir au bout d'une heure rend la venue plus facile.
  • Proposer plutôt qu'attendre. Beaucoup de gens attendent qu'on les invite. Proposer un café après une activité commune transforme souvent une connaissance en ami.
  • Accepter la lenteur. Il faut des dizaines d'heures passées ensemble pour qu'une connaissance devienne un ami proche. Ce temps n'est pas perdu.

Et entre deux sorties, gardez vos temps de récupération : préserver son énergie, c'est se donner les moyens de revenir. Notez aussi ce qui s'est bien passé, même modestement : une conversation agréable, un rire partagé, un numéro échangé. Quand on a longtemps vécu l'isolement, le cerveau retient surtout les moments gênants ; garder une trace des petites réussites aide à retenter l'expérience.

Quand la solitude pèse trop : en parler à un professionnel

La solitude prolongée n'est pas qu'un inconfort. Lorsqu'elle s'accompagne de tristesse persistante, de perte d'intérêt, de troubles du sommeil ou d'idées noires, il est important d'en parler à un médecin ou à un psychologue. Une anxiété sociale qui empêche de sortir se soigne aussi, notamment par les thérapies cognitives et comportementales. Si vous pensez à mettre fin à vos jours, appelez sans attendre le 3114, numéro national de prévention du suicide, gratuit et joignable 24 heures sur 24.

Consulter n'est pas un aveu d'échec : c'est souvent ce qui permet de retrouver l'énergie nécessaire pour aller vers les autres.

Une solitude qui n'est pas une fatalité

Être neuroatypique ne condamne pas à l'isolement. Cela demande souvent de chercher ailleurs, autrement, et plus patiemment, des liens qui vous correspondent. Le premier pas est rarement spectaculaire : un message, une inscription, une sortie dont on repart un peu plus tôt que prévu. Car au fond, le problème n'est pas d'être « trop » ou « pas assez » : c'est de ne pas encore avoir trouvé les personnes avec qui l'on peut être soi. Elles existent, et elles vous cherchent peut-être aussi.

Publié par Delphine

Delphine est la cofondatrice du réseau social de rencontre Atypikoo et l'auteure du livre "Dating Authentique". Depuis plusieurs années, Delphine explore, à travers ses écrits, les spécificités des personnes neurodivergentes et leurs interactions amoureuses.