Haut potentiel émotionnel (HPE) : un concept à la mode, mais qui manque de rigueur
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Haut Potentiel

Haut potentiel émotionnel (HPE) : un concept à la mode, mais qui manque de rigueur

Cam @Marine_BA
23 nov. 2022
6 min

Qu'est-ce que le Haut potentiel émotionnel (HPE) ? Ce profil a été popularisé ces dernières années, mais il repose sur des concepts encore flous. On fait le tour du sujet dans cet article, pour bien distinguer s'il s'agit d'un « haut potentiel » ou d'autre chose.

Le Haut potentiel émotionnel (HPE) : une définition floue et relativement récente

On l'ignore souvent, mais le concept de haut potentiel émotionnel (HPE) est relativement récent : il a été développé par la psychanalyste Raymonde Hazan en 2012. On rappellera aussi que ce concept n'a pas été validé scientifiquement, il est donc logiquement à prendre avec quelques pincettes – voire plus, comme on va le voir.

Selon Madame Hazan, il existe trois profils de haut potentiel : les hauts potentiels intellectuels (HPI), les hauts potentiels émotionnels (HPE) et les profils mixtes HPI/HPE. Voici la description qui est faite du HPE, que la psychanalyste qualifie de « surdoué émotionnel » :

« Il est celui qui fonctionne en permanence en mode émotionnel, incapable de rationaliser, incapable d'utiliser son intelligence froide puisqu'envahi par ses émotions. N'ayant aucun contrôle entre cœur et mental dans son fonctionnement émotionnel, il est le surdoué qui n'aura d'autre voie que de s'enfuir vers un imaginaire où il pourra se réfugier en attendant que la tempête s'arrête et cesse de vider son cœur du ruissellement de ses larmes… »

On notera déjà que le vocabulaire utilisé – presque poétique – est loin d'une définition formelle. Beaucoup de personnes, en particulier neuroatypiques, se sentent souvent envahies par les émotions. Doit-on pour cela tous les qualifier de HPE ?

Malgré mes recherches sur le site et les vidéos de Mme Hazan, je ne suis pas parvenue à trouver une définition claire de ce que peut être une personne HPE, d'autant plus que ses dires se contredisent parfois (notamment sur le seuil de QI, qui varie selon ses vidéos). Je n'ai pas non plus pu consulter sa thèse sur le sujet. Mais l'on peut rassembler quelques informations pour faire un portrait type du HPE.

Qu'est-ce que serait un profil à Haut potentiel émotionnel (HPE) ?

Les théories rapportées par Mme Hazan dans plusieurs vidéos sont les suivantes :

  • Il existerait une différence entre les surdoués et les « QI », qui sont une forme de surdoués avec une intelligence « froide » et logique selon la psychanalyste.
  • À côté des profils « QI », il existe des profils « surdoués », qui sont eux-mêmes séparés entre hauts potentiels intellectuels (HPI) et hauts potentiels émotionnels (HPE).
  • On peut avoir un mélange des profils HPI et HPE.

Selon Madame Hazan, les HPI sont dans la logique pure, avec une intelligence « froide » et « masculine ». Alors que les HPE seraient dans une logique strictement émotionnelle, avec une intelligence « chaude » et « féminine ».

La psychanalyste affirme qu'on peut confondre les HPI avec des pervers narcissiques en raison de leur froideur. On rappelle à l'occasion que le concept de pervers narcissique est également vivement critiqué et non basé sur des études cliniques.

On note aussi que dans certains vidéos, Madame Hazan évoque des profils qui peuvent être strictement HPI ou HPE, et dans d'autres, elle considère que les « surdoués » ont tous des traits à la fois HPI et HPE. Il est donc difficile de discerner où elle place le curseur.

HPE : la définition de ce concept

Reste que Madame Hazan décrit les HPE comme suit : 

« Des personnes très bouleversées par leurs émotions qui ont un très gros blocage […] et qui n'utilisent pour s'exprimer que leurs émotions. »

Une autre description fait état d'une agoraphobie éventuelle des HPE :

« Ce sont des personnes qui ont du mal à travailler. Elles ont renforcé leur bulle, elles sont souvent dans l'agoraphobie. »

La théorie centrale de Mme Hazan semble être que le HPE « ne sait parler qu'avec ses émotions », à l'inverse du HPI qui ne saurait parler qu'avec sa raison. Mais le HPE a quand même un QI élevé (autour de 130 ou 140 selon le moment où Madame Hazan en parle).

Je n'ai pas pu trouver d'explication sur cette incohérence : comment un profil peut-il être « dans l'émotion pure » alors qu'un test de QI le place au-dessus de 130 ou 140 ?

Pourquoi ces définitions semblent problématiques

On le voit, ces définitions sont au mieux vagues, au pire contradictoires. C'est pourquoi Madame Hazan fait l'objet de vives critiques sur certaines plateformes dédiées au Haut potentiel intellectuel. On peut discerner plusieurs points qui nous semblent problématiques, au-delà des limitations méthodologiques :

  • Opposer systématiquement un profil d'intelligence « émotionnelle » à une intelligence « logique » ne fait pas sens. Une des caractéristiques principales des êtres humains étant que l'émotionnel colore nécessairement tout jugement
  • Opposer des traits émotionnels « féminins » à des traits logiques « masculins » est une conception particulièrement sexiste – et datée – qui n'est basée sur aucune réalité.
  • Les idées présentées par Madame Hazan semblent être similaires à divers autres concepts plus solidement établis (hypersensibilité, hypersensorialité, introversion due à la neuroatypie, etc.).
  • Séparer les « QI » des « surdoués » ne semble pas reposer sur des critères précis, et les définitions données sont très vagues.

Tous ces points nous semblent donc problématiques, et mettent en doute la légitimité du profil HPE, tout du moins du point de vue de la recherche.

Distinguer Haut potentiel intellectuel (HPE) et intelligence émotionnelle

Pour conclure ce point sur le Haut potentiel émotionnel (HPE), on peut le mettre en regard du quotient émotionnel (QE), qui est un terme plus couramment utilisé, et de manière généralement plus scientifique.

L'idée d'intelligence émotionnelle est elle aussi relativement récente. Le terme est apparu dans les années 60, dans une publication du Docteur en psychiatrie Michael Beldoch. En 1983, le psychologue Howard Gardner émet l'idée que les intelligences seraient multiples, et que certaines formes d'intelligence se rapportent aux émotions et aux relations inter/intrapersonnelles.

Dans les années 80, se popularise le terme de « Quotient émotionnel », ou QE, par opposition au Quotient intellectuel, ou QI. À l'inverse du QI, qui est mesuré par un test standardisé (le WAIS), le QE ne repose pas sur un seul test.

L'intelligence émotionnelle a été définie par les chercheurs Peter Salovey and John Mayer comme « La capacité à observer ses émotions et celles des autres, à séparer les émotions différentes et à les qualifier de manière appropriée, ainsi qu'à utiliser des informations émotionnelles pour guider la pensée et le comportement. »

Cette capacité n'est pas quantifiable ou chiffrable aussi aisément que le QI, mais le concept est souvent évoqué. On note cependant que le HPE n'est pas basé sur ce QE, il s'agit bien d'un concept séparé.

HPE ou simplement hypersensible ?

Suis-je HPE, ou suis-je simplement hypersensible ? Si l'on se retrouve dans les descriptions de Haut potentiel émotionnel, il peut être intéressant de discerner quelles caractéristiques en nous nous rapprochent de ce descriptifs.

Beaucoup de personnes neuroatypiques sont en effet hypersensibles émotionnellement – c'est-à-dire qu'elles prennent les situations et interactions très à cœur. Elles peuvent aussi être sujettes à des variations d'humeur plus importantes que la moyenne, se sentant « débordées » par les émotions.

Par ailleurs, pour une personne à haut potentiel intellectuel, l'hypersensibilité est particulièrement courante. Les caractéristiques d'une personne HPI avec hypersensibilité rejoignent les descriptions faites par Mme Hazan. Pourquoi alors aller qualifier cela de « haut potentiel », puisqu'il ne s'agit selon elle pas d'un potentiel de réflexion émotionnel, mais plutôt d'un débordement émotionnel constant ? La question se pose.

Conclusion

Que conclure de tout cela ? Que la tentation d'avoir un « haut potentiel » est grande pour les êtres humains que nous sommes. Mais qu'en matière de recherche sur nos profils particuliers, il est bon de toujours se placer du côté de l'impact que cela a sur nous et notre équilibre.

Par ailleurs, les neuroatypies, bien que cruciales pour la compréhension de soi, ne sont pas – uniquement – des manières de s'identifier. Elles reposent sur des recherches et fonctionnements neurologiques. C'est un cadre à garder en tête à l'heure où les étiquettes se multiplient et n'ont pas toutes les mêmes bases scientifiques.


Pour aller plus loin : consultez notre guide complet du haut potentiel émotionnel (HPE) et faites le test d'intelligence émotionnelle gratuit.

Publié par Cam @Marine_BA

Journaliste HPI/TSA à la recherche du mot juste et d'un monde plus ouvert à la différence. Créatrice du podcast Bande d'Autistes !

31 commentaires sur Haut potentiel émotionnel (HPE) : un concept à la mode, mais qui manque de rigueur

Lawallie
il y a 3 ans
la vie n'est pas binaire, l'humain non plus ....
Alain
il y a 3 ans · Modifié
La définition que donne madame Hazan est hasardeuse, pas très claire et je la trouve (Mme Hazan) un peu trop perchée à mon goût... Pour autant, j'ai du mal à comprendre que le Haut Potentiel ne se réduise qu'à une intelligence intellectuelle ? Alors que l'on sait depuis longtemps que les intelligences sont multiples. Pourquoi cette vitesse de déplacement entre les neurones ne privilégierait qu'une partie du cerveau ? Ça n'est pas parce que le peu de scientifique, qui bossent sur le sujet, ne sont pas capable de se mettre d'accord ou bien le faite que ces recherches n'intéressent pas (ou n'arrangent pas) les financeurs, vu les crédits ridicules alloué à ces recherches, qu'une diversité de HP n'est pas possible. Je ne suis pas HPI (je n'ai jamais passé les test), c'est une réflexion purement intuitive. La grande majorité des HPI avec qui j'ai discuté du sujet ou que j'ai lu, ridiculise une définition possiblement plus large du HP. Comme si on allait leur piquer la vedette ! Je trouve ça pour le coup vraiment ridicule. Pour provoquer un peu, je citerais cette phrase que tout le monde connait : Tout le problème de ce monde est que les imbéciles et les fanatiques sont toujours très sûrs d’eux, alors que les gens plus intelligents sont pleins de doute... (Bertrand Russell). Ne prenez pas mal cette taquinerie les amis. Je vous aime aussi.
Mélanie
il y a 3 ans
Bonjour et merci Marine pour votre article, qui je trouve récapitule plusieurs des incohérences que nous "sentons" à définir une "case" HPE.

Effectivement, le fait que le E et le I soit entremêlé dans tout être humain ne permet pas de définir ce concept si facilement.
D'autant que nombre de HPI ayant passé le Wais ont aussi une facette E élevée.

Je crois que la douance est avant tout une question de spectre, et que Madame Hazan a essayé de décrire des caractéristiques de personnes qui ne se reconnaissent pas dans le fonctionnement HPI au sens de, justement, la façon dont les normopensants aiment à nous percevoir exclusivement : des robots à lunettes, qui savent réciter les multiples de 9 jusqu'à 9963.

Je suis moi aussi à la recherche du mot juste et pense qu'utiliser le terme "à la mode" dans le titre de l'article au sujet du HPE (comme du HPI) est risqué : cela peut faire penser à beaucoup de gens que le HP, cela passera.
Non, être HP, I et/ou E, n'est pas une passade. C'est un état, associé à un fonctionnement singulier.

Madame Hazan a des qualités de visionnaire qu'il me semble importantes d'intégrer dans la discussion sur "comment aider les HP à s'épanouir", en les identifiant.
Quoique son propos soit parfois peu accessible du fait de son ton particulier, je n'ai jamais douté de sa bonne intention à ce sujet, je soutiens et continuerai à soutenir en cela sa démarche.
Brice
il y a 3 ans
Le terme HPE n'a pas de définition viable au sein du milieu neuropsy, psy et psychiatrique. Il est donc erroné. Il serait bon d'arrêter de l'utiliser car il nuit à l'ensemble des neuro-atypiques à chacune de ses apparitions publiques...
Ceux l'utilisant sont très souvent des personnes n'ayant pas fait le test WAIS 4, s'autodiagnostiquant sans aucune preuve, souvent à tort (de par l'utilisation même de ce terme erroné)
Olivier
il y a 3 ans · Modifié
Bonjour Marine et merci pour cet article !

En recherchant un peu tout ce qui se dit, j’en suis arrivé à une hypothèse sur le QE, comparé au QI, que j’aimerais vous soumettre.

J’ai mélangé Spearman, Thurstone, Cattel Horn Carrol, Wechsler et Gardner, mais avec une connaissance et une compréhension plutôt superficielle.

Certains testent les capacités du cerveau à traiter des données complexes (que ce soit langage, numérique, logique…), d’autres testent la performance (vitesse, mémoire, expression), qui donnent de l’efficience aux traitements, d’autres encore testent des domaines d’usage (bouger, se comprendre, comprendre l’environnement…) et en général il y a dans la plupart des théories des mélanges).

Il me semble que le Qi (WAIS), à travers ses 4 domaines, traite les intelligences logico-mathématique et verbo-linguistique au sens de Gardner, peut-être un bout de spatiale et de naturaliste, sans certitude (je n’ai pas approfondi) et la performance (mémoire, vitesse) et induction - déduction au sens de Spearman.

Le QE, encore difficile à mesurer, me semble traiter essentiellement des intelligences intrapersonnelle, interpersonnelle et verbo-linguistique (moindre mesure), avec peut-être de nouveau un bout de naturaliste au sens de Gardner, un peu d’induction, de déduction et de verbal au sens de Spearman, ou de Gc, Gf et Gv au sens de Cattel Horn Carrol et un peu de compréhension et de raisonnement au sens de Wechsler.

Comme j’en cherche l’usage, il me semble que le QE permet de distinguer la capacité de certains de traiter efficacement les interactions entre êtres humains et la motivation, la sensibilité et les diverses capacités ou aptitudes de chaque être humain (ce que je pense utile au management).

Qu’en pensez-vous ?

Dans les deux cas (HPI et HPE) il ne s’agit pas de mesurer quantitativement, mais de signaler qualitativement une capacité extrême pour l’induction – déduction dans le cas du HPI, et les émotions (perception et analyse) pour le HPE. Mais c’est très flou pour moi. En tous cas, la définition de Madame Hazan ne me plait pas, elle montre le HPE comme une anomalie à la limite de la pathologie, je ne comprends pas exactement pourquoi (peut-être parce que c'est ce dont souffrent ses patients ?).

Je pense que tous ces tests évaluent dans notre cerveau la performance du cortex préfontal et de la matière blanche (surtout myélinisation mais pas seulement) qui permet une circulation rapide des informations entre les diverses parties et dans les parties du cerveau spécialisées (chaque fonction humaine nécessitant des transferts entre plusieurs zones).

De nouveau, qu'en pensez-vous ?
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