Qu'est-ce que le Haut potentiel émotionnel (HPE) ? Ce profil a été popularisé ces dernières années, mais il repose sur des concepts encore flous. On fait le tour du sujet dans cet article, pour bien distinguer s'il s'agit d'un « haut potentiel » ou d'autre chose.
On l'ignore souvent, mais le concept de haut potentiel émotionnel (HPE) est relativement récent : il a été développé par la psychanalyste Raymonde Hazan en 2012. On rappellera aussi que ce concept n'a pas été validé scientifiquement, il est donc logiquement à prendre avec quelques pincettes – voire plus, comme on va le voir.
Selon Madame Hazan, il existe trois profils de haut potentiel : les hauts potentiels intellectuels (HPI), les hauts potentiels émotionnels (HPE) et les profils mixtes HPI/HPE. Voici la description qui est faite du HPE, que la psychanalyste qualifie de « surdoué émotionnel » :
« Il est celui qui fonctionne en permanence en mode émotionnel, incapable de rationaliser, incapable d'utiliser son intelligence froide puisqu'envahi par ses émotions. N'ayant aucun contrôle entre cœur et mental dans son fonctionnement émotionnel, il est le surdoué qui n'aura d'autre voie que de s'enfuir vers un imaginaire où il pourra se réfugier en attendant que la tempête s'arrête et cesse de vider son cœur du ruissellement de ses larmes… »
On notera déjà que le vocabulaire utilisé – presque poétique – est loin d'une définition formelle. Beaucoup de personnes, en particulier neuroatypiques, se sentent souvent envahies par les émotions. Doit-on pour cela tous les qualifier de HPE ?
Malgré mes recherches sur le site et les vidéos de Mme Hazan, je ne suis pas parvenue à trouver une définition claire de ce que peut être une personne HPE, d'autant plus que ses dires se contredisent parfois (notamment sur le seuil de QI, qui varie selon ses vidéos). Je n'ai pas non plus pu consulter sa thèse sur le sujet. Mais l'on peut rassembler quelques informations pour faire un portrait type du HPE.
Les théories rapportées par Mme Hazan dans plusieurs vidéos sont les suivantes :
Selon Madame Hazan, les HPI sont dans la logique pure, avec une intelligence « froide » et « masculine ». Alors que les HPE seraient dans une logique strictement émotionnelle, avec une intelligence « chaude » et « féminine ».
La psychanalyste affirme qu'on peut confondre les HPI avec des pervers narcissiques en raison de leur froideur. On rappelle à l'occasion que le concept de pervers narcissique est également vivement critiqué et non basé sur des études cliniques.
On note aussi que dans certains vidéos, Madame Hazan évoque des profils qui peuvent être strictement HPI ou HPE, et dans d'autres, elle considère que les « surdoués » ont tous des traits à la fois HPI et HPE. Il est donc difficile de discerner où elle place le curseur.
Reste que Madame Hazan décrit les HPE comme suit :
« Des personnes très bouleversées par leurs émotions qui ont un très gros blocage […] et qui n'utilisent pour s'exprimer que leurs émotions. »
Une autre description fait état d'une agoraphobie éventuelle des HPE :
« Ce sont des personnes qui ont du mal à travailler. Elles ont renforcé leur bulle, elles sont souvent dans l'agoraphobie. »
La théorie centrale de Mme Hazan semble être que le HPE « ne sait parler qu'avec ses émotions », à l'inverse du HPI qui ne saurait parler qu'avec sa raison. Mais le HPE a quand même un QI élevé (autour de 130 ou 140 selon le moment où Madame Hazan en parle).
Je n'ai pas pu trouver d'explication sur cette incohérence : comment un profil peut-il être « dans l'émotion pure » alors qu'un test de QI le place au-dessus de 130 ou 140 ?
On le voit, ces définitions sont au mieux vagues, au pire contradictoires. C'est pourquoi Madame Hazan fait l'objet de vives critiques sur certaines plateformes dédiées au Haut potentiel intellectuel. On peut discerner plusieurs points qui nous semblent problématiques, au-delà des limitations méthodologiques :
Tous ces points nous semblent donc problématiques, et mettent en doute la légitimité du profil HPE, tout du moins du point de vue de la recherche.
Pour conclure ce point sur le Haut potentiel émotionnel (HPE), on peut le mettre en regard du quotient émotionnel (QE), qui est un terme plus couramment utilisé, et de manière généralement plus scientifique.
L'idée d'intelligence émotionnelle est elle aussi relativement récente. Le terme est apparu dans les années 60, dans une publication du Docteur en psychiatrie Michael Beldoch. En 1983, le psychologue Howard Gardner émet l'idée que les intelligences seraient multiples, et que certaines formes d'intelligence se rapportent aux émotions et aux relations inter/intrapersonnelles.
Dans les années 80, se popularise le terme de « Quotient émotionnel », ou QE, par opposition au Quotient intellectuel, ou QI. À l'inverse du QI, qui est mesuré par un test standardisé (le WAIS), le QE ne repose pas sur un seul test.
L'intelligence émotionnelle a été définie par les chercheurs Peter Salovey and John Mayer comme « La capacité à observer ses émotions et celles des autres, à séparer les émotions différentes et à les qualifier de manière appropriée, ainsi qu'à utiliser des informations émotionnelles pour guider la pensée et le comportement. »
Cette capacité n'est pas quantifiable ou chiffrable aussi aisément que le QI, mais le concept est souvent évoqué. On note cependant que le HPE n'est pas basé sur ce QE, il s'agit bien d'un concept séparé.
Suis-je HPE, ou suis-je simplement hypersensible ? Si l'on se retrouve dans les descriptions de Haut potentiel émotionnel, il peut être intéressant de discerner quelles caractéristiques en nous nous rapprochent de ce descriptifs.
Beaucoup de personnes neuroatypiques sont en effet hypersensibles émotionnellement – c'est-à-dire qu'elles prennent les situations et interactions très à cœur. Elles peuvent aussi être sujettes à des variations d'humeur plus importantes que la moyenne, se sentant « débordées » par les émotions.
Par ailleurs, pour une personne à haut potentiel intellectuel, l'hypersensibilité est particulièrement courante. Les caractéristiques d'une personne HPI avec hypersensibilité rejoignent les descriptions faites par Mme Hazan. Pourquoi alors aller qualifier cela de « haut potentiel », puisqu'il ne s'agit selon elle pas d'un potentiel de réflexion émotionnel, mais plutôt d'un débordement émotionnel constant ? La question se pose.
Que conclure de tout cela ? Que la tentation d'avoir un « haut potentiel » est grande pour les êtres humains que nous sommes. Mais qu'en matière de recherche sur nos profils particuliers, il est bon de toujours se placer du côté de l'impact que cela a sur nous et notre équilibre.
Par ailleurs, les neuroatypies, bien que cruciales pour la compréhension de soi, ne sont pas – uniquement – des manières de s'identifier. Elles reposent sur des recherches et fonctionnements neurologiques. C'est un cadre à garder en tête à l'heure où les étiquettes se multiplient et n'ont pas toutes les mêmes bases scientifiques.
Pour aller plus loin : consultez notre guide complet du haut potentiel émotionnel (HPE) et faites le test d'intelligence émotionnelle gratuit.
il y a 3 ansEffectivement, le fait que le E et le I soit entremêlé dans tout être humain ne permet pas de définir ce concept si facilement.
D'autant que nombre de HPI ayant passé le Wais ont aussi une facette E élevée.
Je crois que la douance est avant tout une question de spectre, et que Madame Hazan a essayé de décrire des caractéristiques de personnes qui ne se reconnaissent pas dans le fonctionnement HPI au sens de, justement, la façon dont les normopensants aiment à nous percevoir exclusivement : des robots à lunettes, qui savent réciter les multiples de 9 jusqu'à 9963.
Je suis moi aussi à la recherche du mot juste et pense qu'utiliser le terme "à la mode" dans le titre de l'article au sujet du HPE (comme du HPI) est risqué : cela peut faire penser à beaucoup de gens que le HP, cela passera.
Non, être HP, I et/ou E, n'est pas une passade. C'est un état, associé à un fonctionnement singulier.
Madame Hazan a des qualités de visionnaire qu'il me semble importantes d'intégrer dans la discussion sur "comment aider les HP à s'épanouir", en les identifiant.
Quoique son propos soit parfois peu accessible du fait de son ton particulier, je n'ai jamais douté de sa bonne intention à ce sujet, je soutiens et continuerai à soutenir en cela sa démarche.
Ceux l'utilisant sont très souvent des personnes n'ayant pas fait le test WAIS 4, s'autodiagnostiquant sans aucune preuve, souvent à tort (de par l'utilisation même de ce terme erroné)
il y a 3 ansAprès, on peut le comprendre mais ça reste ultra redondant. Il n'y a pas de consensus car ça n'a aucun sens. C'est même plus que ça, HPI est déjà toléré alors qu'HSP en anglais est plus global et mieux défini. Hazan n'étant pas des plus fiable, elle invente des termes pour se faire connaître. Ça reste de la neuro-atypie à la base, avec des nuances selon la nature de chaque personne, des degrés de traits variés
En recherchant un peu tout ce qui se dit, j’en suis arrivé à une hypothèse sur le QE, comparé au QI, que j’aimerais vous soumettre.
J’ai mélangé Spearman, Thurstone, Cattel Horn Carrol, Wechsler et Gardner, mais avec une connaissance et une compréhension plutôt superficielle.
Certains testent les capacités du cerveau à traiter des données complexes (que ce soit langage, numérique, logique…), d’autres testent la performance (vitesse, mémoire, expression), qui donnent de l’efficience aux traitements, d’autres encore testent des domaines d’usage (bouger, se comprendre, comprendre l’environnement…) et en général il y a dans la plupart des théories des mélanges).
Il me semble que le Qi (WAIS), à travers ses 4 domaines, traite les intelligences logico-mathématique et verbo-linguistique au sens de Gardner, peut-être un bout de spatiale et de naturaliste, sans certitude (je n’ai pas approfondi) et la performance (mémoire, vitesse) et induction - déduction au sens de Spearman.
Le QE, encore difficile à mesurer, me semble traiter essentiellement des intelligences intrapersonnelle, interpersonnelle et verbo-linguistique (moindre mesure), avec peut-être de nouveau un bout de naturaliste au sens de Gardner, un peu d’induction, de déduction et de verbal au sens de Spearman, ou de Gc, Gf et Gv au sens de Cattel Horn Carrol et un peu de compréhension et de raisonnement au sens de Wechsler.
Comme j’en cherche l’usage, il me semble que le QE permet de distinguer la capacité de certains de traiter efficacement les interactions entre êtres humains et la motivation, la sensibilité et les diverses capacités ou aptitudes de chaque être humain (ce que je pense utile au management).
Qu’en pensez-vous ?
Dans les deux cas (HPI et HPE) il ne s’agit pas de mesurer quantitativement, mais de signaler qualitativement une capacité extrême pour l’induction – déduction dans le cas du HPI, et les émotions (perception et analyse) pour le HPE. Mais c’est très flou pour moi. En tous cas, la définition de Madame Hazan ne me plait pas, elle montre le HPE comme une anomalie à la limite de la pathologie, je ne comprends pas exactement pourquoi (peut-être parce que c'est ce dont souffrent ses patients ?).
Je pense que tous ces tests évaluent dans notre cerveau la performance du cortex préfontal et de la matière blanche (surtout myélinisation mais pas seulement) qui permet une circulation rapide des informations entre les diverses parties et dans les parties du cerveau spécialisées (chaque fonction humaine nécessitant des transferts entre plusieurs zones).
De nouveau, qu'en pensez-vous ?
il y a 3 ansBonjour Brice
Vous affirmez qu’il n’y a pas de QE sans QI…
Sachant qu’il n’y a pas de réelle mesure de QE, le QE reste une théorie non démontrée par une mesure fiable. Donc l’affirmation « il n’y a pas de QE sans QI » peut être aussi bien fausse que juste, sur des bases scientifiques (c’est logique).
En revanche, la notion d’une intelligence émotionnelle pas évaluée par le QI ne me parait en rien absurde. Elle est évoquée par des philosophes grecs, par Kant et par des neurobios ou psychiatres depuis 1920 (Thorndike, Catell, Gardner, Coleman… et même Weschler). Et elle me parait conforme à l’observation et aux découvertes récentes des neurosciences.
L’observation ne laisse aucun doute sur l’idée qu’il y ait des QI élevés sans aucune intelligence émotionnelle. J’ai côtoyé pléthore de HQI / THQI avec l’intelligence émotionnelle d’une table basse, une empathie de poisson rouge, des émotions d’iguane et un comportement entre sociopathique et psychopathique. Je n’ai aucun doute que si on savait mesurer le QE, le leur serait proche de leur température anale. Et sans fièvre encore.
Quant au Quotient Sportif que vous semblez moquer, selon les théories de Gardner comme selon les constats de neurobiologistes, il n’est pas absurde : intelligence corporelle - kinesthésique et intelligence spatiale pour Gardner, apparemment corroborées par des aires conditionnant les facultés motrices et cognitives particulièrement développées avant même la pratique intensive. C’est ce qu’expriment les profs de sport quand ils repèrent un enfant qui a … du potentiel en sport tout en étant un parfait cancre aussi indécrottable qu’heureux de l’être, tant qu’il y a des cours d’EPS et un radiateur au fond de la classe. C’étaient mes meilleurs potes.
On pourrait certainement aussi inventer un QP ou QL (pour poétique et littéraire), pour des gens ayant une aptitude verbo-linguistique (testée en partie par le WAIS), doublée d’une intelligence intrapersonnelle forte… ou QM pour musical. Je ne serais pas surpris que l’excellence dans plusieurs domaines puisse un jour être reliée à des aptitudes neurologiques particulières…
Je me suis bien gardé de faire un amalgame entre QE et HPE (j’ai précisé que la notion d’HPE est floue pour moi, comme d’ailleurs l’association entre QI et HPI). Je ne crois pas en un HP particulier (I, E ou autre), mais il semblerait que la quantité de cellules gliales et la connectivité des neurones aient une claire influence sur l’ensemble des capacités du cerveau (c'était le cas d'Einstein apparemment : un THP global).
Je vous rejoins en revanche totalement sur la confusion à éviter entre un HPE très douteux et les hyper ou hypo sensibilités, les TSA, les TDAH ou autres troubles dissociatifs, ou les dys-quelque chose, tous atypismes qui n’ont rien à voir avec un improbable HPE.
Le Quotient Informatique me semble une très bonne idée, pour qualifier la puissance des IAs… qui auront forcément un Potentiel Informatique plus ou moins élevé, selon la technique d’apprentissage mise en œuvre par des informaticiens plus ou moins doués…