Quoi de plus agaçant que quelqu'un qui affirme avec une confiance absolue des idées fausses sur un domaine où l'on est expert ? Si cela vous arrive, vous avez sûrement affaire à l'ultracrépidarianisme, la tendance que nous avons tous à parler de ce qu'on ne connaît pas. Pourquoi l'être humain tend-il à surestimer ses compétences et pourquoi sommes-nous tous un peu concernés ?

Ultracrépidarianisme : derrière ce nom barbare se cache une réalité qu'on connaît tous et toutes. Il s'agit de notre tendance à parler de ce que l'on ne connaît pas, à se sentir légitime pour donner son avis sur des sujets complexes.
Quelques exemples courants :
Le terme est complexe, il vient d'une expression latine rapportée par Pline l'Ancien. L'histoire dit qu'un artiste grec du nom d'Apelle répondait à un cordonnier, qui jugeait hâtivement une de ses œuvres. Il lui intimait alors de rester à sa place :
« Sutor, ne supra crepidam. »
On peut traduire la phras
…Il reste 85% de l'article à lire
Devenir PremiumDéjà abonné ? Connectez-vous
il y a 3 ansPar exemple, un facilitateur a pour principal rôle de catalyser l'intelligence d'un groupe. S'il en sait trop, il devient lui-même expert, aura forcément des connaissances, pourrait même émettre son avis, et tendra à ne plus être efficace dans son rôle. Il est donc plus intéressant pour un facilitateur de ne pas trop en savoir sur un sujet, chose qu'il pourra admettre sans problème, voir mettre en avant, au sein de son activité au vu de son rôle dans ce contexte. Il sera en revanche jugé dans sa capacité à tirer le meilleur d'un groupe de personnes, ce qui nécessite finalement aussi un savoir-faire et donc aussi des connaissances...
Si j’en crois les neurobiologistes que j’ai lus (ha ha, prudence), nos décisions sont le fruit de nos émotions post-rationnalisées par un discours que nous voulons convainquant pour d’autres. Besoin de trouver du sens, inhérent à notre capacité de réflexion, besoin d’appartenance à un groupe qui partage ou adopte nos points de vue, pour nous rassurer. Alors quand nous n’avons pas les moyens d’avoir l’information complète, pas surprenant que nous fassions sans.
La cuistrerie a toujours existé (Molière et La Fontaine s’en sont délectés). En démocratie, les politiques s’appuient dessus : un discours qui touche aux émotions, surtout les peurs, fonctionne de toutes façons mieux qu’une savante explication. De plus, les adeptes convaincus se chargeront des explications pour les rendre les discours politiques crédibles. Par ailleurs, quand nous ne comprenons pas une explication complexe, nous avons tôt fait de qualifier son auteur de pédant, d’arrogant ou de manquant d’empathie. Ne nous plaignons pas, en dictature nous ne pourrions même pas penser ou parler librement.
Quand j’étais jeune, mes 5 sources d’information étaient France Inter, mes livres, mes profs, mes copains et mon père, un cuistre galonné pontifiant à souhait. Inutile de vous expliquer que ma mère n’avait pas voix au chapitre. Il y avait déjà « 60 millions de sélectionneurs » de l’équipe de France de foot… et les personnes les mieux renseignées sur tout étaient les barmen.
Aujourd’hui, l’information complète est disponible largement, sur tous les sujets. Mais le discours bref visant nos émotions est tout aussi abondamment présent, tout comme les informations trafiquées par les Diafoirus manipulateurs modernes. Donc le problème s’est seulement déplacé. Rien de nouveau.
J’aime bien cette cuistrerie ordinaire. Paradoxalement, elle est aussi le socle de notre créativité et elle en dit beaucoup sur les émotions… Un sujet sur lequel j’aime discourir à l’infini…