Marion, 34 ans, orthophoniste, se souvient d'un dîner d'anniversaire. Une table de douze, le brouhaha des conversations, cette envie de prendre l'air qu'elle n'ose pas formuler. À côté d'elle, une inconnue tourne la tête au même instant vers la porte. Elles sourient, sortent ensemble et découvrent en dix minutes une même aversion pour les grandes tablées, un humour proche et le besoin de parler franchement. Six ans plus tard, elles sont toujours amies.
Cette scène est composite. Elle sert à poser une question, pas à démontrer une règle : qu'est-ce qui produit cette impression de reconnaître quelqu'un presque immédiatement ?
On répond volontiers que « qui se ressemble s'assemble ». La recherche confirme une partie de cette intuition : les liens sociaux se forment souvent entre personnes qui partagent certaines caractéristiques. Mais elle raconte une histoire plus complexe qu'un algorithme secret du destin. Nous rencontrons aussi des gens qui nous ressemblent parce que l'école, le travail, le quartier ou les plateformes nous placent au même endroit. Et, dans une relation installée, se sentir semblables peut compter davantage que l'être objectivement.
La ressemblance est donc un point de départ possible. Elle n'est ni une preuve de compatibilité, ni la garantie d'une amitié durable.
Le terme homophilie désigne une régularité simple : un lien entre personnes semblables apparaît plus souvent qu'un lien entre personnes dissemblables. La grande revue de Miller McPherson, Lynn Smith-Lovin et James Cook recense ce phénomène dans l'amitié, le couple, le travail, les réseaux de conseil ou les associations (McPherson et al., 2001).
La ressemblance observée concerne des dimensions variées : âge, niveau d'études, milieu social, religion, attitudes, comportements, métier ou centres d'intérêt. Elle ne signifie pas que chacun recherche consciemment son double. Une partie de l'homophilie vient des occasions disponibles.
On fréquente les personnes de son établissement, de son entreprise, de son quartier ou de son activité préférée. Ces lieux sont déjà socialement organisés. Une étudiante en arts rencontre davantage d'étudiants en arts qu'un échantillon aléatoire de la population. Si une amitié naît, elle semblera fondée sur la similarité, alors que la proximité a d'abord rendu la rencontre possible.
Les chercheurs distinguent ainsi l'homophilie de base, produite par la composition de l'environnement, et la préférence pour le semblable qui subsiste au-delà de ces occasions. Les deux se combinent. Nous choisissons, mais nous choisissons parmi les personnes que notre monde nous permet de rencontrer.
Cette précision évite un premier contresens : l'homophilie n'est pas une loi selon laquelle les différences seraient vouées à l'échec. C'est une tendance statistique de formation et de maintien des liens, avec des effets très variables selon les caractéristiques étudiées.
Deux personnes peuvent partager un diagnostic, un métier et dix goûts musicaux sans éprouver la moindre complicité. À l'inverse, elles peuvent avoir des biographies opposées et se reconnaître dans la même manière d'écouter, de plaisanter ou de gérer un désaccord.
Une méta-analyse de 313 recherches a distingué la similarité réelle, mesurée par les chercheurs, de la similarité perçue par les participants. Dans les situations sans interaction ou lors de rencontres brèves, la similarité réelle était liée à l'attirance. Dans les relations déjà existantes, cet effet n'était plus significatif, tandis que la similarité perçue continuait à prédire l'attirance (Montoya, Horton et Kirchner, 2008).
Cela ne prouve pas que les faits n'ont aucune importance. Cela suggère que l'expérience subjective du lien évolue. Avec le temps, « cette personne me ressemble » peut vouloir dire « elle comprend ce que je veux exprimer », « nous attendons des choses compatibles de l'amitié » ou « je peux prévoir sa réaction » plutôt que « nous avons coché les mêmes cases ».
La formule « les opposés s'attirent » ne constitue donc pas une règle générale démontrée. Des différences peuvent intriguer, nourrir une conversation ou apporter une perspective nouvelle. Elles ne créent pas automatiquement une complémentarité. De la même manière, la ressemblance peut faciliter une rencontre sans suffire à faire tenir la relation.
Le semblable réduit parfois le nombre d'inconnues à négocier. Deux personnes qui préfèrent les rendez-vous planifiés comprennent plus facilement qu'une invitation de dernière minute n'est pas toujours bienvenue. Deux amis qui valorisent la franchise peuvent demander une clarification plutôt que chercher un sous-entendu. Un même rapport au temps, au bruit ou à la fréquence des messages rend le quotidien plus prévisible.
La similarité facilite aussi la validation. Rencontrer quelqu'un qui a vécu la même fatigue, la même mise à l'écart ou la même passion intense peut transformer une expérience jusque-là honteuse en réalité partageable. Ce soulagement ne vient pas seulement de l'étiquette commune. Il vient du temps d'explication économisé et du sentiment que son expérience est crédible pour l'autre.
Mais aucune de ces ressemblances n'agit seule. Deux personnes très directes peuvent adorer leur franchise mutuelle ou se blesser sans cesse. Deux personnes qui répondent lentement peuvent se comprendre, ou laisser leur relation s'éteindre faute d'initiative. Un trait partagé crée une possibilité d'accord ; il ne rédige pas l'accord à leur place.
Les travaux consacrés spécifiquement aux amitiés neurodivergentes restent récents. L'étude de Sharman et Seedorf, menée en ligne auprès de 230 adultes, a trouvé que les participants neurodivergents rapportaient davantage d'amis neurodivergents et, plus précisément, davantage d'amis du même neurotype. Ils exprimaient aussi une préférence plus forte pour ces relations que les participants neurotypiques (Sharman et Seedorf, 2025).
Les réponses qualitatives décrivaient une communication plus directe, moins de surveillance de soi, une « étrangeté compatible » et un sentiment d'appartenance. Ces résultats rejoignent des travaux antérieurs dans lesquels des adultes autistes racontaient se sentir plus à l'aise et davantage eux-mêmes avec des amis autistes (Crompton et al., 2020).
Il faut garder la taille de la preuve en tête. L'échantillon de Sharman et Seedorf a été recruté sur les réseaux sociaux, reposait sur les déclarations des participants et rassemblait surtout des personnes autistes, TDAH ou AuDHD. Une partie des amis était classée selon un neurotype supposé. Les autrices précisent elles-mêmes que la recherche est limitée pour ces groupes et presque inexistante pour d'autres neurodivergences.
Les résultats permettent donc d'écrire que certaines personnes neurodivergentes trouvent plus facilement un sentiment de compréhension auprès de pairs. Ils ne permettent pas d'affirmer que deux personnes atypiques se comprendront automatiquement ni que les amitiés avec des personnes neurotypiques seraient moins profondes.
La même étude rapporte l'envers de la reconnaissance. Une personne en sous-stimulation peut avoir besoin de bruit et de mouvement au moment où son amie en surcharge réclame le silence. Deux amis peuvent partager une difficulté à initier les messages et attendre chacun que l'autre commence. Ils peuvent comprendre la souffrance de leur pair tout en n'ayant pas l'énergie nécessaire pour le soutenir.
Les styles de communication ne s'alignent pas non plus toujours. La franchise de l'une peut heurter une forte sensibilité au rejet. Les interruptions liées au TDAH peuvent épuiser une personne qui a besoin d'un tour de parole strict. Le fait d'appartenir au même vaste ensemble « neuroatypique » ne donne pas accès aux besoins intimes de l'autre.
L'homophilie comporte aussi un enjeu collectif. La revue de McPherson et ses collègues rappelle que des réseaux trop homogènes limitent les informations et les perspectives auxquelles leurs membres sont exposés. Se sentir en sécurité auprès de personnes semblables est précieux. Transformer cette sécurité en frontière absolue peut renforcer l'entre-soi.
Ressemblance ne signifie donc pas clonage, mais elle ne signifie pas non plus absence de travail relationnel. Le meilleur socle est celui qui autorise la différence au lieu de la traiter comme une erreur.
La théorie de la double empathie propose que certaines incompréhensions entre personnes autistes et non autistes soient bidirectionnelles : chaque groupe rencontre des difficultés à lire les codes de l'autre. Cette perspective déplace le problème. Il ne s'agit plus d'une personne qui communiquerait mal face à une personne qui communiquerait normalement, mais de deux styles qui doivent trouver une traduction commune.
Cette traduction peut fatiguer lorsqu'elle repose toujours sur la même personne. Elle peut aussi devenir une compétence partagée. Un ami neurotypique peut apprendre qu'un regard détourné n'est pas un désintérêt ; son ami autiste peut préciser qu'il a besoin d'une demande explicite. Une personne TDAH peut expliquer ses interruptions ; l'autre peut indiquer quand elle souhaite terminer sa phrase. La curiosité réciproque transforme alors la différence en information plutôt qu'en faute.
Dans Amitié neuroatypique : créer des liens sans masque et sans culpabiliser, nous proposons justement de construire un mode d'emploi relationnel à deux. Le sentiment d'être compris peut venir d'une expérience identique, mais aussi d'une écoute suffisamment attentive pour rendre l'expérience de l'autre intelligible.
Atypikoo est né d'un constat : les personnes qui se sentent différentes ou atypiques rencontrent parfois peu d'espaces où elles peuvent créer des liens sans devoir se conformer. Le projet cherche à leur permettre de rencontrer leurs pairs, en amitié comme en amour, et de se sentir davantage comprises et à leur place.
Trouver ses pairs ne signifie pas chercher ses doubles ni nécessairement partager le même neurotype. Il s'agit de rencontrer des personnes qui partagent certaines expériences, sensibilités ou façons de voir le monde, tout en restant différentes sur beaucoup d'autres aspects.
Le système d'affinités est l'un des moyens utilisés par Atypikoo pour faciliter ces rencontres. Il fait ressortir les traits déclarés en commun et donne davantage de matière pour engager la conversation. Selon nos analyses internes, les conversations entre membres présentant des affinités tendent à être plus soutenues. Le score ouvre donc une possibilité ; il ne décide jamais de la relation.
- McPherson, M., Smith-Lovin, L. et Cook, J. M. (2001). Birds of a Feather: Homophily in Social Networks. Annual Review of Sociology.
- Montoya, R. M., Horton, R. S. et Kirchner, J. (2008). Is actual similarity necessary for attraction? A meta-analysis of actual and perceived similarity. Journal of Social and Personal Relationships.
- Sharman, R. J. et Seedorf, T. (2025). Neurodivergent Friendships. Neurodiversity.
- Crompton, C. J. et al. (2020). I never realised everybody felt as happy as I do when I am around autistic people. Autism.
- Milton, D. E. M. (2012). On the ontological status of autism: the 'double empathy problem'. Disability & Society.
0 commentaires sur Pourquoi devient-on amis avec ceux qui nous ressemblent ?