Il est 23h47. Six heures que Maxime n'a pas bougé de sa chaise. Pas mangé. Pas répondu aux messages. Le projet qu'il repoussait depuis trois semaines est terminé, propre, meilleur que ce qu'il avait imaginé.

Puis le silence. Pas de soulagement, pas de fierté qui s'installe. Juste un vide étrange. Maxime ferme l'ordinateur sans vraiment savoir quoi faire de lui-même.

Le lendemain matin, il ne peut pas se lever.

Pas au sens figuré. Au sens littéral : le corps ne suit pas, la tête est vide, et l'idée de répondre à un email semble aussi accessible que courir un marathon. La veille, il produisait à un niveau que ses collègues n'atteignent pas en une semaine. Aujourd'hui, il ne sait pas comment il va passer la journée.

Si le TDAH est un super-pouvoir, pourquoi ça coûte autant ?

Ce discours a réparé quelque chose de réel

Pendant des années, les personnes avec un TDAH ont entendu une version du même message : tu pourrais faire un effort. Tu es intelligent, tu pourrais, si tu voulais vraiment. Des années à accumuler des retards, des oublis, des projets abandonnés à 80 %, avec comme explication dominante un manque de volonté.

Alors quand le discours a basculé, quand des voix ont commencé à dire non, c'est un fonctionnement différent, c'est même une force, quelque chose s'est réparé. Une dignité. Un récit dans lequel il était possible de se reconnaître sans honte.

Les réseaux ont amplifié ce qui rassurait. Les témoignages "TDAH = créativité, hyperfocalisation, pensée divergente" ont circulé, été partagés, commentés par des milliers de personnes qui se reconnaissaient enfin quelque part.

Le superpower a eu du sens. Il a aidé des gens à sortir d'une honte qui n'avait pas lieu d'être. C'est juste qu'il s'est arrêté là.

L'hyperfocus : le cas le plus connu, et le plus incomplet

L'hyperfocalisation est devenu l'exemple central du super-pouvoir TDAH. Et il y a une raison : ce que ça produit est impressionnant. Une concentration totale, une immersion complète, une capacité à avancer vite et bien sur quelque chose qui capte l'attention. Les gens autour voient le résultat. Ils ne voient pas le mécanisme.

Ce que c'est vraiment : un pic d'activation. Pas un état stable, pas une ressource qu'on peut mobiliser à volonté. Un moment où le cerveau s'emballe sur quelque chose qui l'accroche et qui ne s'arrête pas facilement, même quand il le faudrait.

Ce qu'il laisse derrière : un épuisement qui n'est pas proportionnel à l'effort fourni. Une désorientation. Une irritabilité qui surprend même celui qui la vit. Un vide difficile à nommer. Et souvent, le lendemain, une incapacité à faire des choses simples, parce que le système a tout donné la veille.

L'hyperfocus ne se commande pas. Il ne se renouvelle pas à volonté. Et il présente toujours une facture.

Mais l'hyperfocalisation n'est qu'un aspect du fonctionnement TDAH. Et se concentrer sur lui uniquement, c'est reproduire exactement le problème du discours "super-pouvoir" : ne montrer que ce qui impressionne.

Ce qu'on ne montre presque jamais

Ce qu'on ne montre presque jamais, c'est le reste. La procrastination qui n'est pas de la flemme mais une incapacité neurologique à initier sans urgence, sans enjeu émotionnel fort. Le temps qui se divise en deux catégories seulement : maintenant et pas maintenant, ce qui explique les retards chroniques et les échéances qui arrivent comme des surprises. Les émotions qui montent vite et fort, disproportionnées, difficiles à redescendre, avec cette sensibilité au rejet qui peut transformer une critique anodine en effondrement. Et le masking : passer ses journées à compenser, à paraître fiable, à recalculer ce que les autres font naturellement, sans que personne ne le voie parce que c'est précisément fait pour ça.

Aucun de ces éléments ne rentre dans le récit du super-pouvoir. Ils n'impressionnent pas. Ils ne donnent pas lieu à des récits inspirants. C'est aussi pour ça qu'on en parle si peu.

Le piège : quand l'avantage devient une pression

C'est là que quelque chose se grippe.

Quand on vous dit que votre neuroatypie est un avantage, une mécanique silencieuse s'installe. Si c'est un avantage, alors les échecs sont votre responsabilité. Si vous avez ce "super-pouvoir" et que vous n'arrivez pas à tenir un planning, à finir ce que vous commencez, à maintenir une production constante, c'est que vous n'utilisez pas bien ce que vous avez.

La honte ne disparaît pas. Elle change juste de forme.

Avant, vous étiez "quelqu'un qui ne fait pas d'efforts". Maintenant, vous êtes "quelqu'un qui n'exploite pas son potentiel". Le verdict est différent. La pression est la même.

Et il y a un autre problème, plus insidieux : vous commencez à vous comparer à vos propres pics. Ces moments où tout s'aligne, où vous produisez quelque chose d'exceptionnel en peu de temps, ils deviennent l'étalon. Tout le reste semble être en dessous. Chaque journée ordinaire ressemble à un échec.

Sauf qu'une journée ordinaire n'est pas un échec. C'est une journée ordinaire. Le fonctionnement TDAH ne permet pas structurellement une constance linéaire, pas parce qu'il manque quelque chose, mais parce que ce n'est pas comme ça qu'il fonctionne.

Le super-pouvoir ne libère pas. Il déplace la pression.

Un fonctionnement à hautes amplitudes

Pas un avantage. Pas un handicap. Un système avec des amplitudes fortes dans les deux sens.

Des montées réelles : en créativité, en énergie, en connexions, en capacité de production. Et des descentes tout aussi réelles : en disponibilité, en régulation émotionnelle, en capacité à initier, à estimer, à tenir dans le temps. Les deux vont ensemble. On ne choisit pas l'un sans l'autre. Ce changement de cadre change ce qu'on fait concrètement : on arrête de viser une constance qui n'est pas accessible, on anticipe les phases de baisse, on structure son environnement au lieu d'essayer de se motiver davantage.

Le TDAH ne manque pas de capacité. Il manque de stabilité.

Ce que le discours rend invisible

Mercredi après-midi. Maxime a une réunion dans une heure. La nuit d'avant il a fini ce projet qui traînait depuis trois semaines.

Ce matin il a essayé de travailler. Il a ouvert ses mails, commencé à répondre à l'un d'eux, abandonné à mi-chemin. Ouvert un document, relu la même phrase quatre fois. Cherché quelque chose sur internet et réalisé vingt minutes plus tard qu'il avait complètement perdu le fil de ce qu'il cherchait. Son cerveau a tourné toute la matinée sans rien produire. Il est épuisé d'une fatigue qui n'a pas de cause visible. Il ne sait pas exactement ce qui coince, et c'est peut-être ça le plus déstabilisant.

La réunion est dans quarante minutes maintenant. Il n'a pas vu le temps passer. Hier soir il produisait à un niveau que peu de gens atteignent. Ce matin il n'arrive pas à finir un email. C'est le même cerveau. Vingt-quatre heures plus tard.

Ce n'est pas un problème de motivation. Ce n'est pas un problème de volonté. C'est ce que ça coûte de fonctionner à hautes amplitudes dans un environnement qui n'a pas été conçu pour ça.

Ce qui change quand on arrête d'y croire

Quand on accepte que le fonctionnement est cyclique (pas défaillant, pas surpuissant, cyclique), quelque chose se déplace.

On anticipe les phases de baisse au lieu d'en être surpris. On choisit où mettre l'énergie au lieu de supposer qu'elle sera là. On arrête de viser une performance constante que le système ne peut pas tenir structurellement. On arrête de se demander "pourquoi je n'y arrive pas" et on commence à se demander "dans quelles conditions j'y arrive mieux".

Ce n'est pas une résignation. C'est une lecture plus précise. Et une lecture plus précise, ça permet d'agir plus juste.

"Super-pouvoir" donne envie d'y croire. Et c'est compréhensible : après des années à se faire dire qu'on est le problème, avoir un récit dans lequel on est la solution, ça répare quelque chose.

Mais comprendre comment ça fonctionne vraiment (les pics et les creux, les coûts et les ressources, les cycles et pas juste les sommets) ça donne quelque chose de différent.

Pas un super-pouvoir. Une boussole. Ce n'est pas aussi bien à raconter. C'est beaucoup plus utile à vivre.

Publié par David

J'ai créé Atypikoo pour celles et ceux qui se sentent "TROP" : trop sensibles, trop intenses, trop différents. Depuis 2019, plus de 60 000 personnes ont rejoint la première communauté où la différence est la norme et près de 20 000 membres ont participé à nos événements. Chaque semaine, des milliers de connexions naissent entre des personnes qui se sentent enfin à leur place.

2 commentaires sur Pourquoi le TDAH est plus complexe qu'un simple super-pouvoir

BlueDiamond95
il y a 17 heures · Modifié
Plus le temps passe et plus je me dis que le TDA/H est ma principale neurodivergence en termes de comportements observables.
Je me concentre assez mal sur une tâche le matin et en debut d'après midi mais je peux être très concentré le soir.
Je pars dans un truc et puis un autre truc et j'oublie l'objectif principal que je m'étais fixé sur un laps de temps assez court.

En revanche sans le TDAH il n'est pas assuré que j'aurais accompli certaines choses vraiment atypiques.
Un monde moderne avec moins de sollicitations (publicité, Internet, logiciels et autres) est selon moi la clef pour réguler le TDAH chez tout le monde.
Le psychiatre avec qui j'ai échangé autour de cela (recommandé par Atypikoo, basé à Paris) m'a clairement dit que le mode de vie urbain et le pouvoir d'internet allait considérablement augmenter la part d'enfants naissant avec un TDA.

Pour ma concentration matinale et ma difficulté à me lever tôt je ne perds pas espoir. Hal Elrod (le théoricien du Miracle Morning) est lui même TDAH. Il s'est fait une passion pour les journées qui démarrent à 5 heures.

Pour les entreprises mercantiles le TDAH peut être un atout lorsque des aménagements d'horaires sont possibles (dans mon entreprise j'en ai de facto, je suis cadre au forfait jour et je reporte au Global à 2000 km) et des jours de TT flexibles. En tout cas sur des emplois de bureau.
Sur des métiers manuels, le travail à l'usine me semble plus complexe, là où en revanche l'artisanat en indépendant peut être un vrai levier d'émancipation de la personne par le business.

Je pense que mon TDAH (lorsque je fais le test sur Atypikoo il me donne 88 % TDA/H et 75 % TSA) est en grande partie responsable de mon aversion pour la flemme et de mon ambition assez forte.

Mon cerveau est très souvent en mode : "Bon on fait quoi là ? On defonce tout ou ça se passe comment ? On attend la venue du Messie ou on se magne ?"
Parfois au contraire je peux être complètement mou et même faire la sieste le week-end.

Les réveils à 3 h du matin sans raison je connais bien. Avec des ruminations intellectuelles sur les mauvaises nouvelles de ma vie. Pourtant je ne me définis pas comme dépressif. Je hais la dépression. Moi j'aime la force.

J'ai une vraie impulsivité que j'essaie de canaliser par le sport et le jeu d'acteur. Une personne qui m'a manqué de respect peut avoir une place extrêmement negative dans mes pensées. Dans ma tête je joue aux fléchettes sur sa gueule, meme si la personne part à l'autre bout du monde (j'ai des exemples 😅). Et ça peut se mélanger au déficit d'empathie qu'il y a dans le TSA. Ajoutons à cela que je suis un homme. La testostérone est toujours plus agressive chez les animaux vertébrés.

Une femme TDAH + hypersensible ça a juste rien à voir sur le rapport à l'empathie.

Vaste sujet. 😅
April
il y a 4 heures
Merci David
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