Pervers narcissique : ce que recouvre le mot, et comment sortir de l'emprise
Cerveau & Psycho

Pervers narcissique : ce que recouvre le mot, et comment sortir de l'emprise

Delphine
29 oct. 2026
5 min

Il a commencé par être attentionné, presque trop. Puis les remarques sont venues, d'abord rares, ensuite quotidiennes. Aujourd'hui, Claire, 38 ans, vérifie chaque message avant de l'envoyer et se demande si elle n'exagère pas. Un soir, une amie prononce le mot : « pervers narcissique ». Le terme soulage autant qu'il inquiète. Que recouvre-t-il vraiment ? Et surtout, comment en sortir ?

Claire est une situation illustrative, composée à partir de récits fréquemment rapportés.

Un mot issu de la psychanalyse, pas un diagnostic

L'expression « perversion narcissique » a été proposée par le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier à partir de 1986. Il décrivait un mouvement psychique : se protéger de ses propres conflits intérieurs en les faisant porter par un autre, aux dépens de celui-ci. En 1998, la psychiatre Marie-France Hirigoyen a fait connaître le sujet au grand public avec Le Harcèlement moral. La violence perverse au quotidien, consacré aux violences psychologiques dans le couple, la famille et le travail.

Depuis, « pervers narcissique » est devenu un mot du quotidien. Il faut pourtant savoir ce qu'il n'est pas : ce n'est pas un diagnostic. Le terme ne figure ni dans le DSM-5 (la classification américaine des troubles mentaux) ni dans la CIM-11 (celle de l'Organisation mondiale de la santé). La psychiatrie décrit en revanche un trouble de la personnalité narcissique, avec des critères précis, que seul un professionnel peut évaluer après un examen clinique.

Cette nuance n'enlève rien à la réalité de ce que vivent les victimes. Elle invite simplement à déplacer le regard : plutôt que de chercher à étiqueter l'autre, mieux vaut regarder ce qui se passe dans la relation, et ce que cela vous fait.

Ce que décrivent les victimes : l'emprise

Les spécialistes des violences conjugales parlent aujourd'hui volontiers d'emprise ou de contrôle coercitif, une notion développée par le sociologue Evan Stark dans Coercive Control (2007) : un ensemble de comportements répétés qui visent à dominer l'autre, à restreindre sa liberté et à l'isoler, souvent sans aucune violence physique. Parmi les signes les plus souvent rapportés :

  • L'alternance entre périodes de tendresse et périodes de froideur ou de dénigrement, qui maintient l'espoir que « tout redevienne comme avant ».
  • La dévalorisation : critiques répétées, moqueries en public ou en privé, remarques sur l'apparence, l'intelligence, les proches.
  • Le renversement de la culpabilité : c'est toujours vous qui auriez mal compris, mal réagi, provoqué.
  • La remise en cause de vos perceptions, parfois appelée gaslighting : nier des faits, des paroles, jusqu'à ce que vous doutiez de votre mémoire.
  • L'isolement : éloignement progressif des amis et de la famille, contrôle du téléphone, de l'argent, des sorties.
  • La peur : vous surveillez son humeur, vous anticipez ses réactions, vous marchez sur des œufs.

Aucun de ces signes, pris isolément, ne « prouve » quoi que ce soit. C'est leur répétition, leur installation dans la durée et le déséquilibre de pouvoir qu'ils créent qui doivent alerter. Un conflit, même vif, entre deux personnes qui se respectent n'est pas de l'emprise.

Pourquoi il est si difficile de partir

Une idée reçue tenace voudrait que les victimes « choisissent » de rester, ou qu'elles soient attirées par ce type de relation. Elle est fausse, et elle fait du mal. L'emprise se construit pas à pas : personne n'entre dans une relation en sachant qu'elle deviendra destructrice. L'alternance entre douceur et dureté crée un attachement puissant, l'isolement prive des points de comparaison, la fatigue et la honte réduisent la capacité à agir. Partir peut aussi exposer à des risques réels, matériels ou de sécurité.

La responsabilité des violences revient à la personne qui les exerce. Rester, partir, revenir, hésiter : ce sont des étapes fréquentes d'un chemin qui prend du temps, pas des fautes.

Les personnes atypiques sont-elles des proies plus faciles ?

On lit souvent que les personnes à haut potentiel, hypersensibles ou neuroatypiques seraient des « cibles privilégiées ». Aucune donnée solide ne permet de l'affirmer pour le haut potentiel en tant que tel. Certaines situations peuvent en revanche fragiliser : l'isolement social, un long passé de rejet, la difficulté à lire les intentions implicites chez certaines personnes autistes, ou la tendance à chercher à tout comprendre et à tout excuser. Nous détaillons ces facteurs, sans fatalisme, dans notre article les personnes atypiques sont-elles des proies faciles ?

Se protéger et se faire aider

Si vous vous reconnaissez dans ce qui précède, quelques repères peuvent vous aider, à votre rythme :

  • Parlez-en à quelqu'un de confiance, en dehors de la relation : un ami, un proche, un professionnel. Mettre des mots sur ce que vous vivez rompt l'isolement.
  • Gardez une trace : messages, dates, faits, certificats médicaux. Ces éléments peuvent compter plus tard, si vous décidez d'agir.
  • Appelez une ligne d'écoute. En France, le 3919 (Violences Femmes Info) est gratuit et anonyme ; il s'adresse aux femmes victimes de violences et à leur entourage. Le 116 006 (France Victimes) écoute et oriente toutes les victimes. En cas de danger immédiat, composez le 17 ou le 112, ou envoyez un SMS au 114.
  • Faites-vous accompagner par un psychologue ou un psychiatre, de préférence formé aux violences conjugales et au psychotraumatisme. Voir qui consulter, entre psychiatre, psychologue et psychothérapeute.
  • Renseignez-vous sur vos droits. Depuis la loi du 9 juillet 2010, le harcèlement moral au sein du couple est un délit (article 222-33-2-1 du Code pénal), y compris entre ex-conjoints, ex-partenaires de PACS ou ex-concubins. Le site gouvernemental arretonslesviolences.gouv.fr recense les démarches et les associations proches de chez vous.

Après la relation : se reconstruire sans se juger

Une fois la relation terminée, il est fréquent de continuer à entendre les critiques passées, de douter de soi, ou de se reprocher de ne pas être parti plus tôt. Ces réactions sont des conséquences de l'emprise, pas des preuves d'une faiblesse. Un accompagnement thérapeutique aide à les comprendre et à retrouver confiance en son propre jugement. Pour aller plus loin, vous pouvez lire de la relation toxique à la relation saine.

Car au fond, la question utile n'est pas « est-il pervers narcissique ? », mais : est-ce que je me sens libre, respecté et en sécurité dans cette relation ? Si la réponse est non, vous avez le droit de demander de l'aide, dès maintenant.

Sources

  • Racamier, P.-C. (1986). Entre agonie psychique, déni psychotique et perversion narcissique. Texte repris et développé dans ses ouvrages ultérieurs.
  • Hirigoyen, M.-F. (1998). Le Harcèlement moral. La violence perverse au quotidien. Paris : Syros.
  • Stark, E. (2007). Coercive Control: How Men Entrap Women in Personal Life. New York : Oxford University Press.
  • American Psychiatric Association (2013). DSM-5, trouble de la personnalité narcissique.
  • Code pénal, article 222-33-2-1 (issu de la loi n° 2010-769 du 9 juillet 2010), consultable sur Légifrance.

Publié par Delphine

Delphine est la cofondatrice du réseau social de rencontre Atypikoo et l'auteure du livre "Dating Authentique". Depuis plusieurs années, Delphine explore, à travers ses écrits, les spécificités des personnes neurodivergentes et leurs interactions amoureuses.