En 2025, un petit événement symbolique a lieu dans le monde des dictionnaires : le mot « neuroatypique » fait son entrée officielle dans le Petit Robert. Il y est défini de façon lapidaire comme une personne « dont le fonctionnement neurologique diffère de la norme (autiste, dys, HPI, TDAH) ». Aussitôt, le terme devient omniprésent dans les médias et les réseaux sociaux dès qu'il est question de différence neurologique. Une définition semble posée, presque évidente. Et pourtant, derrière ces quelques mots se cache une réalité beaucoup plus complexe : qu'est-ce qui, très exactement, relève de la neuroatypie ? Quelles conditions inclure sous ce label – et où tracer la frontière entre une divergence neurologique avérée et une simple variation individuelle de la norme ?

La question divise profondément. Entre personnes concernées en quête de reconnaissance, professionnels de santé soucieux de rigueur scientifique et communautés militantes prônant l'inclusion la plus large, le consensus est difficile à trouver. Le débat s'enflamme autour de cas limites : le haut potentiel intellectuel (HPI) est-il une neuroatypie ? La simple hypersensibilité sensorielle suffit-elle à faire d'une personne un neurodivergent ? Quid des troubles psychiques comme la dépression ou l'anxiété – doivent-ils être rangés aux côtés de l'autisme et du TDAH ? Face à ces questions passionnées, il est temps de démêler les contours d'un concept en pleine évolution, entre consensus solides, zones grises et divergences culturelles.

Les origines et l'évolution du concept

Naissance d'un mouvement

Pour comprendre la notion de neuroatypie, il faut remonter aux années 1990, au sein de la communauté autiste anglophone. C'est là qu'est né un terme aujourd'hui courant : « neurotypique ». À l'origine, il s'agissait d'un pied de nez militant. Plutôt que de considérer les autistes comme des personnes « anormales » à corriger, des voix s'élèvent pour renverser la perspective : et si l'on parlait des non-autistes comme d'un type neurologique parmi d'autres, ni plus ni moins ? Ce retournement ironique se cristallise dans des écrits satiriques, comme la création d'un faux « Institut d'étude des neurotypiques » décrivant le syndrome neurotypique comme un trouble caractérisé par « une préoccupation excessive pour les conventions sociales, des illusions de supériorité et une obsession du conformisme ». Derrière l'humour grinçant, le message est clair : ce qu'on appelle la normalité n'est qu'une construction sociale, et le regard médical porté sur les cerveaux « atypiques » dépend d'une norme qui pourrait tout aussi bien être inversée.

C'est également dans ces années-là qu'émerge le terme de neurodiversité, formulé en 1998 par la sociologue australienne Judy Singer. La neurodiversité propose de voir la diversité des cerveaux humains comme un fait naturel, analogue à la biodiversité, plutôt que de la réduire à une liste de troubles à corriger. Ce paradigme affirme que des conditions comme l'autisme ou le TDAH comportent des différences avec leurs points faibles et leurs points forts, et ne sont pas uniquement des déviances pathologiques. En filigrane se dessine un véritable mouvement de droits civiques neurologiques, porté par des personnes autistes et alliées, qui revendiquent fierté et acceptation au même titre que d'autres minorités. Dans ce contexte, parler de neurotypes différents (neuro-atypique vs neuro-typique) permet de sortir du vocabulaire médical stigmatisant et de remettre en question les rapports de pouvoir entre la « norme » et la « différence ».

L'élargissement progressif

Ce qui commence comme un terme intimement lié à l'autisme va progressivement voir son champ s'élargir. Dans les années 2000, d'autres profils neurodéveloppementaux rejoignent le club de la neurodiversité. Le TDAH (trouble déficitaire de l'attention avec/sans hyperactivité) s'impose comme un candidat évident : lui aussi est un trouble neurodéveloppemental, avec ses spécificités cognitives et son lot de stéréotypes à combattre. Viennent ensuite les troubles "dys" – dyslexie, dyspraxie, dyscalculie, etc. – qui concernent les apprentissages et dont la base neurologique est documentée. Peu à peu, l'idée fait son chemin qu'une pluralité de conditions peuvent être considérées comme neuroatypiques. Lorsque Le Petit Robert intègre neuroatypique dans son édition 2025, il entérine cette vision élargie en citant explicitement, aux côtés de l'autisme, du TDAH et des dys, le HPI (haut potentiel intellectuel) parmi les exemples de fonctionnements "différents de la norme".

Pour autant, cette extension ne va pas sans heurts. Chaque ajout au "neurodivergent umbrella" suscite des débats : quels critères justifient qu'une condition neurologique soit incluse ? Le mouvement de neurodiversité lui-même voit apparaître des lignes de fracture entre une tendance "puriste" (limitée aux troubles neurodéveloppementaux avérés) et une approche plus large, inclusive de toute différence neurologique ou psychiatrique. Avant d'aborder ces controverses, commençons par ce qui fait consensus – le socle sur lequel tout le monde ou presque s'accorde.

Les neuroatypies qui font consensus

Malgré les débats, certaines conditions font l'unanimité pour être considérées comme neuroatypiques. Elles relèvent pour la plupart des troubles neurodéveloppementaux identifiés par la médecine, avec des caractéristiques bien documentées.

L'autisme (TSA, trouble du spectre de l'autisme) : C'est l'exemple emblématique de la neuroatypie. L'autisme est un trouble neurodéveloppemental présent dès la petite enfance, défini par des différences qualitatives dans la communication, les interactions sociales et les comportements (centres d'intérêt restreints, routines, etc.). Les neurosciences ont mis en évidence des particularités dans le cerveau autistique – connectivité atypique, sur- ou sous-activation de certaines aires lors du traitement des stimuli sociaux, etc. Ces différences neurobiologiques sont robustes et corrélées aux manifestations de l'autisme. Parce qu'il influence profondément le rapport au monde dès le jeune âge et tout au long de la vie, l'autisme apparaît indiscutablement comme une forme de fonctionnement neurologique "autre" par rapport à la norme statistique.

Le TDAH : Le trouble déficitaire de l'attention (avec ou sans hyperactivité) est lui aussi largement reconnu comme neuroatypique. Il s'agit d'un trouble neurodéveloppemental affectant les circuits de l'attention, de la fonction exécutive et de la régulation de l'impulsivité. Là encore, la science a objectivé des bases neurobiologiques : imaturité de certaines régions frontales, dysrégulation de la dopamine, anomalies de connectivité entre régions impliquées dans l'inhibition des distractions, etc.. Ces différences cérébrales expliquent en partie les difficultés de concentration, l'agitation mentale ou motrice et l'impulsivité caractéristiques du TDAH. Présent dès l'enfance (même si souvent sous-diagnostiqué jusqu'à l'âge adulte), le TDAH impacte significativement la vie scolaire, professionnelle et sociale – justifiant pleinement son inclusion parmi les profils neurodivergents.

Les troubles "dys" : Dyslexie (trouble de l'apprentissage de la lecture), dyspraxie (trouble de la coordination motrice), dyscalculie (trouble des acquisitions en mathématiques), dysphasie (trouble du langage)… ces troubles cognitifs spécifiques forment un autre noyau dur de la neuroatypie consensuelle. Tous sont des troubles du neurodéveloppement, souvent décelés dans l'enfance, avec un retentissement sur les apprentissages. Leurs bases neurologiques sont là aussi bien établies : par exemple, la dyslexie est associée à une activation réduite de certaines zones temporo-pariétales lors de la lecture et à des différences de structure dans les régions impliquées dans le langage. Chaque "dys" entraîne un profil cognitif atypique (par exemple un dyslexique traite différemment les sons du langage écrit), ce qui les place naturellement sous le label neuroatypique. Notons qu'ils sont souvent moins médiatisés, mais tout aussi importants à considérer.

Le syndrome de Gilles de la Tourette : Moins fréquent que les précédents, le syndrome de Tourette – caractérisé par des tics moteurs et vocaux incontrôlés – est généralement inclus dans les conditions neuroatypiques. Il s'agit d'un trouble neurologique à composante génétique forte, apparaissant dans l'enfance. Sur le plan cérébral, Tourette est associé à un dysfonctionnement des circuits cortico-striato-thalamo-corticaux qui régulent l'initiation et l'inhibition des mouvements. En clair, les boucles neuronales impliquant le cortex, les ganglions de la base et le thalamus ne filtrent plus correctement les signaux moteurs, d'où l'émergence de tics. Bien qu'il se situe à la frontière entre neurologique et psychiatrique, ce syndrome illustre une forme atypique de fonctionnement du système nerveux, permanente et d'origine développementale – critères clés de la neuroatypie.

En résumé, autisme, TDAH, troubles dys et Tourette constituent le cœur du concept de neuroatypie, aussi bien dans la littérature scientifique que dans l'esprit du grand public. Ces conditions répondent à plusieurs critères convergents : elles sont innées (ou du moins émergent très précocement), liées à des différences objectivables du développement cérébral, et entraînent des modes de pensée ou d'action significativement divergents de la norme statistique. Autour de ce noyau dur gravitent ensuite des cas plus discutés, sur lesquels le consensus est loin d'être total.

Les zones grises

Le cas du HPI (Haut Potentiel Intellectuel)

Voilà sans doute le sujet le plus explosif dans le paysage français actuel. Les personnes à haut potentiel intellectuel – traditionnellement appelées "surdoués" ou "précoces" – possèdent un QI très élevé (généralement > 130) et des capacités cognitives supérieures à la moyenne. Doivent-elles pour autant être considérées comme neuroatypiques ? La réponse varie grandement selon qui l'on interroge.

Ceux qui plaident pour l'inclusion du HPI avancent plusieurs arguments. D'abord, le fonctionnement cognitif des HPI est quantitativement hors norme (par définition statistique), mais aussi potentiellement qualitativement différent. De nombreux témoignages font état d'une pensée non linéaire, d'une vitesse de traitement de l'information fulgurante ou encore d'une sensibilité exacerbée. Des travaux en neurosciences commencent à appuyer l'idée d'une particularité neurologique propre aux HPI : on a observé chez eux une activité cérébrale plus intense et une connectivité fonctionnelle accrue entre différentes régions du cerveau, témoignant d'un traitement de l'information plus rapide et efficace que la moyenne. En ce sens, on pourrait parler d'un "neuroprofil" HPI, avec ses forces et ses défis (certains HPI souffrent par exemple d'ennui scolaire, de perfectionnisme paralysant, etc.). Enfin, le Petit Robert lui-même inclut explicitement les HPI dans sa définition du neuroatypique, ce qui vient légitimer dans l'usage courant cette association.

Ceux qui s'y opposent mettent en garde contre une dilution du concept de neuroatypie. Le HPI, soulignent-ils, n'est ni un trouble ni un handicap – c'est un potentiel élevé, généralement valorisé socialement. Assimiler un surdoué à un neuroatypique revient à pathologiser à tort un profil qui n'a pas de déficit, voire à lui accorder un statut de « minorité neurologique » alors qu'il bénéficie souvent d'avantages (réussite scolaire facilitée, etc.). Scientifiquement, le HPI ne correspond à aucun diagnostic médical reconnu ; c'est un construit avant tout psychométrique. Beaucoup de HPI vivent très bien leur différence et ne rencontrent des difficultés que dans des contextes inadaptés – ce qui est loin des problématiques d'accompagnement lourdes que peuvent nécessiter l'autisme ou les troubles dys. Enfin, certains craignent que l'engouement médiatique autour des "zèbres" (autre surnom des HPI) ne finisse par invisibiliser les besoins des personnes autistes ou TDAH, en focalisant l'attention sur une population qui n'a pas du tout les mêmes obstacles au quotidien.

Où en est-on actuellement ? En France, le HPI demeure une zone grise. Ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors. L'usage du terme neuroatypique pour les HPI se répand, notamment sous l'impulsion des communautés en ligne, de certains psychologues et d'ouvrages récents valorisant les "intelligences atypiques". Mais les réticences persistent du côté de nombreux psychiatres et chercheurs. Il n'est pas exclu que le HPI soit pleinement accepté sous la bannière neuroatypique à l'avenir, mais pour l'heure beaucoup préfèrent parler de profil cognitif à part, sans le mêler aux troubles neurodéveloppementaux.

L'hypersensibilité sensorielle

Autre sujet délicat : la sensibilité exacerbée que l'on appelle volontiers hypersensibilité. Popularisée par la psychologue américaine Elaine Aron sous le terme de Highly Sensitive Person (HSP) dans les années 1990, l'hypersensibilité désigne un trait de personnalité où la personne est particulièrement réactive aux stimuli (bruits, lumières, émotions des autres, etc.). Ici encore, on est à la lisière entre le normal et le pathologique. Les arguments pour l'inclure dans la neurodiversité sont que cette sensibilité accrue pourrait avoir une base neurologique (le cerveau des HSP présenterait des réactions amplifiées dans certaines situations sociales et émotionnelles) et qu'elle impacte concrètement la vie quotidienne de ceux qui la vivent – parfois jusqu'à la souffrance. En effet, un hypersensible mal informé peut se croire "trop fragile" ou anormal, alors qu'il existe une explication à son fonctionnement.

Cependant, beaucoup s'y opposent en soulignant qu'il ne s'agit pas d'un diagnostic médical, ni d'un trouble clairement défini. L'hypersensibilité se situerait plutôt sur un continuum de la sensibilité humaine normale. Qui n'a pas des moments où un rien l'affecte ou le submerge ? Faut-il pour autant créer une catégorie à part ? Les sceptiques pointent aussi l'absence de consensus scientifique sur les bases neurobiologiques de ce trait : les études existent, suggérant par exemple une connectivité particulière en repos chez les HSP, mais on est loin d'une caractérisation nette comme pour l'autisme. Enfin, le risque de psychologisation à outrance guette : à force de tout expliquer par l'hypersensibilité, on pourrait passer à côté de diagnostics plus pertinents (par exemple, de l'anxiété sociale, un TSA léger ou un TDAH, qui peuvent tous rendre hypersensible). Aujourd'hui, hypersensibilité et neuroatypie restent donc liées uniquement de manière informelle. 

Troubles de l'humeur (dépression, bipolarité)

Ici, on aborde le versant des troubles psychiatriques au sens strict. Longtemps, la neurodiversité s'est focalisée sur les troubles neurodéveloppementaux (apparaissant dès l'enfance). Mais qu'en est-il des troubles neuropsychiques pouvant survenir à l'âge adulte, comme la dépression ou le trouble bipolaire ? Ces conditions sont indéniablement associées à des dysfonctionnements neurobiologiques (régulation anormale de l'humeur, des cycles circadiens, etc.) et comportent une composante génétique. Certaines formes de trouble bipolaire notamment semblent impliquer des particularités cérébrales durables. Néanmoins, les intégrer à la neuroatypie pose plusieurs problèmes : d'une part, il s'agit de maladies souvent épisodiques (une dépression peut être transitoire, un trouble bipolaire comporte des phases avec retour à un état « normal » entre les épisodes). Peut-on parler d'un fonctionnement neurologique permanent différent ? D'autre part, l'approche thérapeutique classique vise une guérison ou stabilisation – on soigne activement la dépression, là où on n'essaie pas de "guérir" l'autisme ou la dyslexie, on les accompagne. Cela brouille la frontière entre diversités neurodéveloppementales et troubles psychiatriques.

Dans les pays anglo-saxons, on voit émerger des discours revendiquant que la bipolarité ou la schizophrénie pourraient s'inscrire dans la neurodiversité (avec l'idée de déstigmatiser ces maladies en les considérant comme des variantes cérébrales, pas juste des pathologies). En France, on reste très prudent : même si, comme le note un psychiatre, TOC et bipolarité « ont aussi rejoint la liste des neuroatypies » dans certains discours, il ajoute aussitôt qu'il s'agit de maladies mentales DSM et qu'il est trop tôt pour dire s'il est pertinent de les considérer comme neuroatypiques. Cette réserve souligne bien la controverse : la frontière entre neuroatypie et psychopathologie acquise est floue et loin d'être tranchée.

Troubles anxieux

Les troubles anxieux (trouble panique, anxiété généralisée, phobies, stress post-traumatique…) forment un cas un peu à part. Ils sont extrêmement répandus dans la population (jusqu'à 1 personne sur 5 connaîtra un trouble anxieux au cours de sa vie). Doit-on pour autant parler de cerveaux neurodivergents pour l'anxiété ? Ici, l'argument principal contre est que l'anxiété est souvent une réaction à l'environnement ou aux expériences de vie. Quelqu'un peut devenir anxieux suite à un trauma (ESPT), à du stress chronique, etc., sans que son cerveau n'ait toujours fonctionné différemment. En cela, l'anxiété se distingue de l'autisme par exemple, qui est présente dès l'enfance et non "causée" par un événement extérieur. En outre, les troubles anxieux se traitent généralement assez bien (thérapies, médicaments), ce qui suggère qu'ils ne font pas partie de l'identité profonde de la personne mais relèvent d'une condition à soigner.

Cependant, certains avancent que la tendance à l'anxiété pourrait avoir une base neurobiologique stable chez une fraction de la population – tout comme l'hypersensibilité. Après tout, il existe des tempéraments anxieux, possiblement héritables, avec un cerveau plus vigilant, plus sensible aux signaux de menace. On peut alors arguer que ces personnes vivent en permanence avec une différence de fonctionnement (hyper-vigilance, rumination, etc.), et que seule la sévérisation pathologique de cette tendance donne un trouble clinique. Dans une optique neurodiversité, on pourrait envisager de reconnaître les personnes anxieuses chroniques comme ayant un neurotype différent (d'ailleurs la psychiatrie parle de personnalité anxieuse dans certains cas). Néanmoins, cette conception reste très minoritaire, et la prudence est de mise pour ne pas tout mélanger. En l'état actuel, on ne considère pas les troubles anxieux comme des neuroatypies à part entière, même s'ils sont fréquemment comorbides (associés) à des neuroatypies (de nombreuses personnes autistes ou TDAH souffrent aussi d'anxiété).

Les critères d'inclusion

Face à ces débats, beaucoup tentent de clarifier les critères qui définissent légitimement une neuroatypie. Voici les principaux points qui font relativement consensus lorsqu'on parle de divergences neurologiques durables :

Base neurobiologique documentée : la condition s'accompagne de différences structurelles ou fonctionnelles du cerveau, identifiables par la recherche (imagerie cérébrale, génétique, etc.). Ce critère permet d'écarter les notions purement subjectives.

Caractère constitutionnel : la différence est présente dès le développement initial (enfance), et non acquise suite à un événement de vie. Autrement dit, il s'agit d'un neurodéveloppement atypique plutôt que d'une rupture dans un développement auparavant typique.

Impact fonctionnel significatif : le fonctionnement différent a des conséquences notables sur la vie quotidienne, qu'il s'agisse des apprentissages, de la vie sociale, professionnelle ou de l'autonomie. On ne parle pas ici d'une préférence ou d'un trait mineur, mais de quelque chose qui peut nécessiter des aménagements ou un accompagnement.

Différence qualitative plus que quantitative : le profil présente des particularités de nature (qualitatives) dans la façon de penser ou d'agir, et pas seulement un positionnement extrême sur une courbe normale. Par exemple, l'autisme n'est pas juste "beaucoup de timidité" ou "beaucoup d'introversion" – c'est un rapport au monde qualitativement distinct.

Stabilité temporelle : la neurodivergence fait partie de l'identité sur le long terme. Ce n'est pas un épisode transitoire dont on "sort". Même si l'expression des traits peut fluctuer ou être compensée, la couleur de fond reste la même tout au long de la vie.

À l'aune de ces critères, on comprend mieux pourquoi autisme, TDAH, dys correspondent parfaitement (tout y est : origine développementale, substrat neurologique clair, impact sur la vie, etc.), alors que des états comme la dépression épisodique ou l'hypersensibilité seule sont plus discutables.

Ce qui reste exclu ou débattu

En conséquence, on a tendance à ne pas considérer comme neuroatypiques :

  • Les simples traits de personnalité (ex : l'introversion, la créativité, l'émotivité) qui relèvent de la variation normale de tempérament.
  • Les troubles acquis après une lésion ou dégénérescence (traumatisme crânien, démence…) – ici le cerveau a changé, mais on n'est pas dans un schéma neurodéveloppemental naturel.
  • Les états temporaires (épisode dépressif isolé, syndrome de stress post-traumatique aigu) par opposition aux conditions ancrées dans la durée.
  • Les variations sans impact notable : on ne va pas créer une catégorie neuroatypique pour les gens qui aiment se coucher tard ou ont une mémoire un peu au-dessus de la moyenne, par exemple – il faut un écart plus substantiel.

Ces distinctions restent sujettes à discussion, mais elles fournissent une grille de lecture utile pour séparer ce qui relève de la diversité cérébrale durable de ce qui tient de la variabilité ordinaire ou de la pathologie passagère.

Les enjeux derrière les définitions

L'enjeu identitaire

Derrière la bataille des définitions se jouent des enjeux humains très forts, à commencer par le droit à l'identité. Pour de nombreuses personnes concernées, se reconnaître comme neuroatypique a été un soulagement et une source de fierté. Mettre un mot sur son sentiment de décalage, pouvoir expliquer ses difficultés non par une "faute" personnelle mais par un fonctionnement différent du cerveau, c'est souvent une révélation. Cette identification offre :

Une explication : "Je ne suis pas paresseux/chelou/faible, je suis neuroatypique, mon cerveau fonctionne différemment." Cela aide à mieux se comprendre et à faire la paix avec soi-même.

Une communauté : savoir qu'il existe d'autres personnes "comme moi", pouvoir échanger, partager des astuces, militer ensemble. Le sentiment d'isolement diminue.

Une légitimité des besoins : être neurodivergent, ce n'est pas un caprice. Si j'ai besoin de calme, de routine, d'aménagements, ce n'est pas parce que je suis difficile – c'est un besoin réel lié à mon neurotype. L'étiquette permet de le faire valoir.

Une fierté : dans le mouvement de neurodiversité, beaucoup revendiquent haut et fort leur appartenance neuroatypique, y voyant une richesse. Des termes comme "Aspie" (pour Asperger), "Dys" ou "Zèbre" ont même été réappropriés positivement. Il s'agit de célébrer la diversité des esprits humains.

Ainsi, la définition de la neuroatypie a des répercussions directes sur qui a accès à cette identité positive. Une définition restreinte exclura peut-être des personnes qui se vivent pourtant comme différentes (par ex. des HPI sans autre trouble), au risque qu'elles se sentent illégitimes ou incomprises. À l'inverse, une définition trop large pourrait diluer le sentiment de communauté en mêlant des expériences très hétérogènes.

L'enjeu médical et social

Au-delà de l'aspect individuel, la question "qui est neuroatypique?" entraîne des conséquences dans le champ médico-social. Être reconnu comme neuroatypique peut ouvrir des portes : accès à des aménagements scolaires (AVS, tiers-temps aux examens pour les dys, etc.), à des aménagements professionnels (horaires adaptés, poste au calme, télétravail facilité pour éviter la surcharge sensorielle), reconnaissance éventuelle de handicap et droits associés, etc. Cela peut orienter vers des prises en charge spécialisées : orthophonie pour la dyslexie, coaching cognitif pour le TDAH, etc., qui ne seraient pas proposées à quelqu'un perçu comme simplement "fainéant" ou "bizarre".

Bref, la catégorisation en neuroatypie peut apporter une meilleure compréhension de la part du corps médical, de l'éducation et de la société en général. Nommer, c'est déjà en partie légitimer. Ces dernières années, la vogue du terme a d'ailleurs permis une déstigmatisation accrue de certains troubles : l'autisme et le TDAH, jadis très mal connus en France, sont maintenant davantage médiatisés sous un jour positif (on parle de leurs talents, de leur potentiel, pas seulement de leurs difficultés). De plus, la notion de neuroatypie invite à adopter un modèle social du handicap : plutôt que de "blâmer" l'individu différent, on interroge l'environnement qui pourrait mieux s'adapter à la diversité des fonctionnements.

Toutefois, il y a un revers : définir officiellement une catégorie implique de définir des limites pour l'attribution d'aides. Qui dit frontières floues dit risque d'inégalités ou d'effets d'aubaine. Par exemple, si demain on considérait la dépression chronique comme une neuroatypie, est-ce que toutes les personnes dépressives devraient bénéficier des mêmes aménagements que les autistes ou les dyslexiques ? Les ressources (AVS, remboursements de soins, etc.) ne sont pas infinies. D'où l'importance, pour les pouvoirs publics, de circonscrire précisément la neuroatypie afin de cibler les politiques d'accompagnement. Derrière un débat en apparence sémantique se joue donc la répartition de moyens et la reconnaissance (ou non) de besoins spécifiques.

Une différence culturelle majeure : France vs monde anglophone

L'approche "neurodivergent umbrella" anglo-saxonne

neurodivergent umbrella

Dans les pays anglophones (États-Unis, Canada, Australie, Royaume-Uni…), le concept de neurodivergence a pris une tournure beaucoup plus inclusive encore qu'en France. On parle de "neurodivergent umbrella", un parapluie sous laquelle on fait rentrer de nombreux profils atypiques. Concrètement, outre l'autisme, le TDAH et consorts, de nombreuses autres conditions sont souvent rangés sous la bannière neurodivergente :

Les troubles psychiatriques sévères : schizophrénie, trouble bipolaire, trouble obsessionnel-compulsif (TOC), trouble borderline… Dans une perspective neurodiversité, ces conditions, malgré leur caractère parfois invalidant, sont vues comme faisant partie de la diversité des esprits humains, et pas uniquement comme des maladies à éradiquer.

Les conditions d'origine génétique : par exemple, la trisomie 21 (syndrome de Down) ou l'épilepsie sont parfois évoquées. La trisomie induit un développement cérébral atypique dès la conception ; l'épilepsie, par ses décharges neuronales récurrentes, façonne aussi un fonctionnement particulier.

Les troubles sensoriels ou de traitement sensoriel : la synesthésie (mélange des sens, ex. voir les sons en couleurs), la misophonie (hypersensibilité spécifique à certains bruits), ou le Sensory Processing Disorder (intégration sensorielle dysfonctionnelle) sont cités comme exemples de cerveaux "câblés" différemment.

Les troubles post-traumatiques ou acquis : étonnamment, certains incluent le TSPT (syndrome de stress post-traumatique) ou les séquelles de traumatismes crâniens sous l'étiquette neurodivergent. L'argument est que le cerveau ayant été durablement altéré dans son fonctionnement, la personne vit désormais avec un neuroprofil différent de la norme.

Cette approche peut sembler extrême, mais elle repose sur une philosophie cohérente : tant qu'une condition impacte le fonctionnement du cerveau/du psychisme de façon atypique, on peut la considérer comme faisant partie de la neurodiversité. Kassiane Asasumasu, l'activiste à l'origine du terme neurodivergent, l'a d'ailleurs affirmé explicitement : pour elle, le terme incluait dès le départ les maladies mentales et il est faux de vouloir les exclure de la neurodivergence. Dans un tweet de 2022, elle déclare : « J'ai forgé le terme neurodivergent. Les maladies mentales sont des neurodivergences... Neurodivergent inclut explicitement et bruyamment les troubles mentaux (ou handicaps psychiatriques pour ceux qui préfèrent). ». On le voit, la vision anglophone tend à englober tout ce qui s'écarte de la norme neuronale. Une infographie largement diffusée sur les réseaux liste pêle-mêle autisme, TDAH, bipolarité, syndrome de Tourette, misophonie, trouble dissociatif de l'identité, synesthésie, dyslexie, épilepsie, schizophrénie, etc., sous un même "umbrella" neurodivergent.

Ce concept de "parapluie neurodivergent" part d'une intention louable : ne laisser personne de côté. Elle s'inscrit dans la droite ligne des mouvements de droits civiques et du modèle social du handicap très ancré dans le monde anglo-saxon. Plutôt que de multiplier les étiquettes et de tracer des lignes, on préfère se rallier sous une cause commune : nos cerveaux divergent d'une norme statistique, la société doit nous accepter tels que nous sommes. Il y a aussi une part de pragmatisme militant : si cela aide des personnes en souffrance à obtenir reconnaissance et aménagements, pourquoi chipoter sur l'étiquette ? Mieux vaut être trop inclusif que pas assez.

L'approche française : plus restrictive

En France, l'accueil de l'idée neurodiversitaire a été plus tardif et demeure nettement plus circonspect. La tendance générale est d'en rester au cercle restreint des troubles neurodéveloppementaux reconnus médicalement (autisme, TDAH, dys, +/- HPI) et de ne pas s'aventurer trop avant sur le terrain des troubles purement psychiatriques ou des traits non documentés. Plusieurs facteurs culturels et institutionnels expliquent ce décalage :

Tradition médicale "classique" : Le système français valorise une approche nosographique stricte (DSM/CIM) avec une distinction claire entre troubles neurodéveloppementaux, troubles psychiques, troubles de la personnalité, etc. On hésite à mélanger ces catégories établies. Le corps médical, majoritairement, ne considère pas la dépression ou la schizophrénie comme des "neurotypes" différents mais bien comme des pathologies à traiter.

Influence psychanalytique historique : En France, le poids de la psychanalyse dans la compréhension de l'autisme et d'autres troubles a longtemps freiné l'adoption du modèle neurodéveloppemental. Même si cela évolue, la culture psy reste prudente face aux approches qu'elle perçoit comme des étiquetages à outrance. Le terme neuroatypique peut sembler trop techno ou réducteur à certains.

Réticence académique : Les chercheurs et experts français attendent souvent un consensus scientifique solide avant d'acter une notion. Le HPI n'étant pas un trouble, l'hypersensibilité n'ayant pas de base neuroscientifique ferme, ils rechignent à les valider comme neuroatypies. De même, inclure la bipolarité ou autre sans donnée probante que "c'est un neurodéveloppement différent" est vu comme prématuré.

Crainte de dilution : Comme on l'a évoqué, beaucoup en France craignent qu'à trop élargir, on perde en clarté. Cet argument est sans cesse revenu dans les médias récemment, face à la popularisation de neuroatypique : « Attention à ne pas faire de tout le monde des neuroatypiques, sinon on niera la souffrance de ceux qui ont de vrais troubles ». Cet état d'esprit pousse à la prudence.

Concrètement, cela donne un décalage notable dans les listes : quand un militant US va inclure volontiers un trouble de la personnalité borderline dans la neurodivergence, un média français comme Santé Magazine souligne lui que seuls « l'autisme, le TDAH et les troubles dys » font consensus, les autres ajouts récents restant très discutés. De même, l'idée d'inclure TOC et bipolarité est présentée comme hypothétique, laissée en suspens en attendant de voir si c'est pertinent. Le contraste est fort.

Pourquoi cette différence ?

Plusieurs éléments peuvent expliquer ce fossé entre l'approche française et anglo-saxonne :

Histoire militante : Le mouvement de neurodiversité a vraiment éclos dans le monde anglo-saxon, avec une tradition de self-advocacy (autistes prenant la parole eux-mêmes, etc.). En France, ce mouvement est plus récent et moins structuré, donc son influence sur les classifications est moindre. Par ailleurs, les US ont une histoire plus ancienne de défense des minorités, ce qui a favorisé l'analogie entre diversité neurologique et autres diversités (ethniques, LGBTQ+, etc.). En France, on est plus frileux avec ce genre d'analogie identitaire.

Systèmes de santé/éducation différents : Dans les pays anglo-saxons, beaucoup d'aides ou d'accommodations passent par des reconnaissances plus informelles (ex : aux USA, pas de MDPH comme en France, mais chaque université peut accorder des accommodations sans qu'il y ait besoin d'une "carte" officielle). Du coup, élargir la neurodivergence ne cause pas un raz-de-marée administratif. En France, au contraire, la moindre reconnaissance peut impliquer des dispositifs lourds (AVS, allocation handicap…), donc l'État est très attentif à à qui on ouvre ces droits. On ne s'engage pas à la légère.

Langue et diffusion : Une partie du public français, notamment les jeunes, est très exposée aux contenus anglophones sur Internet. Ils adoptent donc volontiers l'approche inclusive. Mais les instances officielles (Éducation nationale, Haute Autorité de Santé, etc.) ne suivent pas forcément ces influences web. Il y a un vrai décalage générationnel et linguistique dans la réception du concept. Ce qui se passe est un choc des approches : d'un côté des jeunes (et moins jeunes) qui ont lu sur Reddit que leur misophonie fait d'eux des neurodivergents, de l'autre des pros français qui tombent un peu des nues face à cet élargissement qu'ils n'ont pas vu venir dans leurs revues scientifiques en français.

Impact sur les débats actuels

Cette différence culturelle éclaire les vifs débats qui ont lieu en France ces derniers temps autour de la neuroatypie. On assiste souvent à des dialogues de sourds : les uns brandissent des arguments d'autorité scientifique (« tel trouble n'est pas neurodéveloppemental, point »), tandis que les autres parlent vécu, communauté, inspiration anglo-saxonne. Le cas du HPI est révélateur : dans le monde anglophone, de plus en plus de voix intègrent les "gifted" dans la neurodiversité, alors qu'en France cela crispe beaucoup de spécialistes. Il en résulte une cacophonie médiatique où tel psychiatre va dire « Non, les HPI ne sont pas neuroatypiques » pendant qu'une association de personnes HPI clame l'inverse sur son site.

Les réseaux sociaux jouent un rôle d'accélérateur de ces tensions, en important les terminologies et visions du monde entier, sans filtre. Ainsi, un TikTok qui explique en 30 secondes que « l'anxiété c'est de la neurodivergence » peut faire le buzz, pendant que des cliniciens français s'arrachent les cheveux. Cette confrontation n'en est qu'à ses débuts. Il est probable que la France, avec le temps, évolue vers une harmonisation partielle de ses catégories avec l'international, mais en y mettant ses conditions et ses nuances.

Conclusion

Au-delà des querelles de définition, la science du cerveau elle-même évolue vers une vision plus continue et nuancée des fonctionnements. De plus en plus de chercheurs plaident pour abandonner les catégories rigides au profit de spectres. On parle désormais de trouble du spectre de l'autisme (TSA) qui va du léger au sévère, et non plus de cases séparées Asperger vs autisme classique. Des études suggèrent aussi des chevauchements importants entre conditions : par exemple, l'autisme et le TDAH coexistent chez beaucoup d'individus, brouillant la frontière entre les deux diagnostics. On découvre aussi que des variantes génétiques peuvent prédisposer à plusieurs troubles à la fois.

Demain, plutôt que de se demander "HPI ou pas ?", "neuroatypique ou pas ?", on pourrait imaginer des profils neurocognitifs individualisés. Chaque personne, évaluée sur une batterie de dimensions (intensité de l'attention, style de communication, sensibilité sensorielle, etc.), pourrait présenter un profil unique, avec ses pics et ses creux. Deux "autistes" pourraient se révéler très différents sur ces dimensions, tandis qu'un "neurotypique" pourrait avoir un profil proche sur certains axes. Cette approche permettrait de mieux personnaliser l'accompagnement en fonction des besoins spécifiques, plutôt que d'appliquer une étiquette globale pas toujours précise. En clair, on tendrait vers de la neurodiversité sur mesure, où l'étiquette importe moins que la compréhension fine du fonctionnement de chacun.

Publié par David

J'ai créé Atypikoo pour celles et ceux qui se sentent "TROP" : trop sensibles, trop intenses, trop différents. Depuis 2019, plus de 60 000 personnes ont rejoint la première communauté où la différence est la norme et près de 20 000 membres ont participé à nos événements. Chaque semaine, des milliers de connexions naissent entre des personnes qui se sentent enfin à leur place.

1 commentaires sur Neuroatypique : démêler les contours d'un concept en constante évolution

Elisa
il y a 1 mois
Super intéressant cet article!!
Élisabeth neuroatypique hétérogène hpi dys
Adhérente Atypikoo
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